Bien que le salaire et le cheval ne fussent pas tout à fait ce qu'il avait rêvé, il réussit fort passablement, et s'accorda beaucoup plus d'éloges qu'il n'en méritait pour sa persévérance.
Avec le temps, à mesure qu'il se faisait à son collier et que la tâche prenait un contour plus précis à ses yeux, la figure d'Agnès Laiter s'effaçait de son esprit, et n'y reparaissait que quand il était de loisir, c'est-à-dire rarement. Il oubliait tout ce qui concernait la jeune fille pendant une quinzaine, puis le souvenir revenant tout à coup, il sursautait comme un écolier qui n'a pas songé à apprendre sa leçon.
Elle n'oubliait point Phil, car elle était de cette sorte de femmes qui n'oublient jamais.
Seulement, un autre,—un jeune homme qui eût été un bien meilleur parti,—se présenta à mistress Laiter.
La probabilité d'un mariage avec Phil était aussi lointaine que jamais. Les lettres qu'il écrivait étaient si peu encourageantes. Puis il y eut de la part de la famille une certaine pression sur la jeune fille! Le jeune homme était d'ailleurs un parti réellement avantageux au point de vue de la fortune.
Bref Agnès l'épousa et écrivit à Phil dans les régions sauvages de Darjeeling une lettre orageuse comme un cyclone, où elle lui disait que pendant tout le reste de sa vie, elle n'aurait plus un instant de bonheur.
Et la prophétie se réalisa.
Phil reçut cette lettre et se regarda comme injustement traité.
Cela se passait deux ans après son départ; mais à force de concentrer sa pensée sur Agnès Laiter, de regarder sa photographie, de se passer une main caressante sur le dos comme pour se féliciter d'être un des amants les plus constants qu'il y ait dans l'histoire, de se monter petit à petit la tête, il finit réellement par s'imaginer qu'il avait été traité indignement.
Il se mit à composer une lettre d'adieu, une de ces épîtres pathétiques dans le genre «Monde qui ne finira point. Ainsi soit-il», où il déclarait qu'il serait fidèle jusque dans l'éternité, que toutes les femmes se ressemblaient, à peu de chose près, qu'il cacherait son cœur brisé, etc… mais que si dans la suite, etc… il pouvait supporter cette attente, etc… affections restées fidèles au même objet, etc… elle reviendrait à son premier amour, etc., tout cela en huit pages d'écriture serrée.