Ainsi en témoigne le dit cadran de hauteur. En cinq ou six minutes la flèche passe de 6.700 à 7.300. On entend le petit «szgii» du gouvernail, et voilà retombée la flèche à 6.600, sur un biais de chute de dix à quinze nœuds.

«Par temps lourd, vous stimulez le bâtiment tout aussi bien avec les hélices», dit le capitaine Hodgson, lequel, faisant jouer la barre articulée qui sépare la chambre de la machine du pont découvert, me fait passer sur le tablier.

Là, nous trouvons le Paradoxe du Vide par la Cloison Etanche de Fleury—que nous acceptons maintenant sans y penser—littéralement en pleine action. Les trois engins sont des turbines de Fleury «assisted-vacuo» H. T. et T., qui vont de 3.000 à la limite—c'est-à-dire jusqu'au point où les ailes d'hélice font «faire cloche» à l'air, se taillent un vide, absolument comme faisaient les propulseurs de la marine surmenés. La limite de 162 est basse en raison de la petite taille de ses neuf hélices, qui, tout en étant plus commodes que les vieux Thelussons en colloïdes, «font cloche» plus tôt. La machine centrale, généralement employée comme renfort, ne marche pas; aussi, les chambres de vide à turbine de bâbord et de tribord aspirent-elles directement dans les collecteurs de retour.

Les turbines sifflent par réflexion. Des réservoirs d'expansion surbaissés descendent, de chaque côté, les valves en forme de piliers jusqu'aux enveloppes de turbines; et, de là, le gaz obéissant tourbillonne à travers les spirales de palettes avec une force qui ferait sauter les dents à une scie mécanique. Par derrière se trouve sa propre pression tenue en laisse ou bien poussée par les garages de force; devant lui, le vide où danse le Rayon de Fleury en bandes violet-vert et vibrants tourbillons de flamme. Les tubes en U juxtaposés de la chambre de vide sont en colloïde comprimé (nul verre ne résisterait un instant à semblable tension), et un jeune ouvrier mécanicien à lunettes teintées surveille attentivement le Rayon. C'est le cœur même de la machine—un mystère jusqu'à ce jour. Fleury, qui en est le père, et, plus heureux que Magniac, mourut multi-millionnaire, ne saurait lui-même expliquer comment le petit démon turbulent, qui frémit dans le tube en U, peut, dans la fraction de fraction d'une seconde, transformer le souffle furieux du gaz en un liquide glacé, vert grisâtre, qui s'écoule (vous entendez le goutte à goutte) de l'autre extrémité du vide, par les tuyaux d'évacuation et les collecteurs, jusqu'aux cales. Là, il revient à son état... de gaz, j'allais dire sagace, et regrimpe au travail. Réservoir de cale, réservoir supérieur, réservoir dorsal, chambre d'expansion, vide, collecteur de retour (comme liquide), et de nouveau réservoir de cale, tel est le cycle établi. Le Rayon de Fleury veille à cela; et le mécanicien aux lunettes teintées veille au Rayon de Fleury. La plus petite tache d'huile, la simple graisse naturelle des doigts viendrait-elle à toucher aux pôles encapuchonnés, qu'on verrait le Rayon de Fleury clignoter et disparaître, et qu'il faudrait laborieusement l'édifier de nouveau, ce qui se traduit par une demi-journée de travail, pour tout le monde, et une dépense de cent soixante-dix et quelques livres à la charge de la G.P.O. pour les sels de radium et autres bagatelles semblables.

«Maintenant, regardez nos collets de paliers de buttée. Vous n'y trouverez guère d'amalgame allemand. Montés sur rubis, vous voyez», dit le capitaine Hodgson, pendant que le mécanicien écarte l'extrémité d'un bonnet.

Nos coussinets d'arbres sont en pierres C.M.C. (Compagnie des Minéraux Commerciaux) porphyrisées avec autant de soin que les lentilles d'un télescope. Ils coûtent trente-sept livres sterling chacun. Jusqu'ici on n'est pas arrivé au terme de leur existence. Ces coussinets sont venus du no 97, qui les tenait du vieux Dominion of Light, lequel se les était procurés après la perte de l'aéroplane Perseus, au temps où l'on faisait encore voler des cerfs-volants en bois sur des machines à huile!

Elles sont un reproche éclatant à tous les émaillés «ruby» allemands de basse catégorie, et aux dangereux autant que peu satisfaisants composés d'alumine qui séduisent les armateurs à l'affût de dividendes, et font perdre la tête aux capitaines.

La commande du gouvernail et le garage de force du gaz placés côte à côte sous les cadrans de la chambre de la machine sont le seul mécanisme qui fonctionne visiblement. La première soupire de temps à autre, en même temps que le plongeur à huile s'élève et retombe d'un demi-pouce. Le second, emboîté et protégé comme le tube en U de l'arrière, montre un autre Rayon Fleury, mais inversé et plus vert que violet. Sa fonction est de garer la trop grande force d'expansion du gaz; et, pour cela, pas besoin d'y veiller. C'est tout! Une minuscule tige de pompe poussive et plaintive à côté d'une lampe verte crachotante. A cent cinquante pieds à l'arrière du tunnel à toit plat des réservoirs, une lumière violette, remuante, irrésolue. Entre eux deux, trois tambours de turbines peints en blanc, l'air de paniers à anguilles posés sur le flanc, accentuent les perspectives désertes. On entend le goutte à goutte du gaz liquéfié en train de couler du vide dans les réservoirs de la cale, et le glouc-gloc des clapets à gaz en train de se fermer, tandis que le capitaine Purnall fait descendre 162 la tête la première. Le bourdonnement des turbines et le bruit de l'air sur notre enveloppe ne sont guère plus qu'un entortillement de ouate auprès de l'universel silence. Et nous marchons à la vitesse d'un mille en dix-huit secondes.

De l'extrémité avant de la chambre de la machine je risque l'œil par-dessus les hiloires du panneau dans le fourgon. Les employés de la malle sont en train de trier les sacs de Winnipeg, de Calgary et de Medicine Hat; mais j'aperçois un paquet de cartes à jouer tout prêt sur la table.

Soudain une sonnette retentit: les mécaniciens courent aux soupapes des turbines, et restent là; mais, pour rien au monde, l'esclave à lunettes du Rayon qui brille dans le tube en U ne lèverait la tête. Il faut qu'il veille sans bouger de sa place. Voilà que, sur un coup de frein, nous faisons machine en arrière; on parle du haut de la Passerelle de Commandement.