Le nouveau détachement marque un nouveau chapitre dans l'histoire de la Chasse. De phénomène isolé dans une gabare, cela devint une véritable institution avec chenils en brique sur la terre ferme, et une influence sociale, politique et administrative, qui n'avait pour limites que celles de la province. Ben, le Gouverneur, vit son tour arriver de retourner en Angleterre, où il eut une meute, à lui, de chiens qui pouvaient, cette fois, passer pour du vrai nanan, mais ne cessa de soupirer après le vieux tas de gueux sans foi ni loi. Ses successeurs se trouvèrent ipso facto M.F.H. de la Chasse de Gihon, comme tous les Inspecteurs se trouvèrent whips. Pour ceci, d'abord, que Farag, le premier piqueur, en khaki et puttees, n'eût obéi à rien qui fût d'un rang moindre que celui d'Excellence, et que les chiens n'obéissaient à personne qu'à Farag; pour ce second motif, que la meilleure façon d'estimer le montant et le revenu des récoltes était de n'avoir point froid aux yeux; pour un troisième, que, bien que les juges d'en bas du fleuve délivrassent des titres de propriété signés et porteurs d'un sceau à tous propriétaires légitimes, l'opinion publique, tout le long des rives, ne tenait cependant nul titre pour valable qu'il n'eût été confirmé, suivant les précédents, par le simulacre du Gouverneur, dans le feu de la chasse, au-dessus du terrier négligé à dessein. La cérémonie, c'est vrai, avait été réduite à trois simples tapes sur l'épaule, mais les gouverneurs qui essayèrent d'éluder même cela se trouvèrent, eux et leur bureau, environnés d'une véritable nuée de témoins qui leur prenaient tout leur temps en procès, et, pis encore, négligeaient les chiots. Les vieux cheiks, il est vrai, tenaient ferme pour les mémorables raclées de l'ancien temps—plus rude le châtiment, prétendaient-ils, plus sûr le titre; mais, ici, la main du progrès fut contre eux, et ils se contentèrent de raconter des légendes sur Ben, le premier Gouverneur, qu'ils appelaient le Père des Roues Hydrauliques, et sur ce temps héroïque où hommes, chevaux et chiens valaient qu'on les suivît.

Ce même Progrès Moderne, qui apportait le biscuit de chiens et les robinets de cuivre aux chenils, était à l'œuvre par le monde entier. Forces, activités, mouvements, sourdaient, s'agitaient, se fondaient, et, en une avalanche politique, débordaient une Angleterre effarée et qui n'en pouvait mais. Les Echos de l'Ere Nouvelle se trouvaient portés dans la Province sur les ailes de câblogrammes sans queue ni tête. La Chasse de Gihon lut des discours, des sentiments, une politique qui l'étonnèrent, et remercia Dieu, prématurément, de ce que sa Province fût trop loin, trop chaude et trop difficile à administrer, pour que l'atteignissent ces orateurs ou leur politique. Mais, avec bien d'autres, elle ne se rendit nul compte du but et de la portée de l'Ere Nouvelle.

Une par une les Provinces de l'Empire furent traînées devant la justice, et gourmandées, saisies et maintenues, fouettées sous le ventre et reculées, pour l'amusement de leurs nouveaux maîtres en la paroisse de Westminster. Une par une elles se retirèrent, blessées et fâchées, pour échanger leurs impressions aux confins de la terre saisie de malaise. Même alors, la Chasse de Gihon, comme jadis Abu Hussein, ne comprit pas; sur quoi leur parvint la nouvelle, par la voie de la presse, qu'ils avaient l'habitude de fouetter à mort les bons cultivateurs à rendement qui négligeaient de boucher les terriers; mais que le petit, très petit nombre de ceux qui ne mouraient pas sous les fouets de peau d'hippopotame imbibés de couperose circulaient sur leurs moignons gangrenés, et se voyaient affubler du nom de Grues de Mudir. L'accusation trouvait pour garant dans la Chambre des Communes certain Mr. Lethabie Groombride, lequel avait formé un Comité, et inondait le monde de ses brochures. La Province gémit, l'Inspecteur—maintenant Inspecteur d'Inspecteurs—sifflota. Il avait oublié le monsieur qui lançait des postillons au visage des gens.

«Pourquoi aussi ressemblait-il tellement à Beagle-boy? dit-il pour sa seule défense, lorsqu'il rencontra le Gouverneur à déjeuner, sur le steamer, à la suite d'un rendez-vous.

—Vous n'auriez pas dû plaisanter avec un animal de cette catégorie-là, repartit le Gouverneur. Regardez ce que Farag vient de m'apporter!»

C'était une brochure, signée au nom d'un Comité par une dame secrétaire, mais rédigée par quelqu'un qui connaissait à fond la langue de la Province. Après avoir raconté l'histoire des coups de fouet, il recommandait à tous les gens battus d'instruire une procédure criminelle contre leur Gouverneur, et, dès que faire se pourrait, de s'élever contre l'oppression et la tyrannie anglaises. Tels documents étaient du nouveau pour l'Ethiopie, en ce temps-là.

L'Inspecteur lut la dernière demi-page:

«Mais... mais, balbutia-t-il, c'est impossible. Les blancs n'écrivent pas de ces machines-là.

—Vous croyez cela, vous? dit le Gouverneur. C'est comme cela, en outre, qu'ils se font nommer ministres. Je suis allé au pays, l'an dernier. Je sais ce que je dis.

—Cela tombera de soi-même, répliqua faiblement l'Inspecteur.