Lorsqu'il eut abaissé son index droit de derrière son oreille droite, les villageois lui parlèrent de leurs récoltes: orge, durrha, millet, oignons, et le reste. Le Gouverneur se dressa debout sur ses étriers. Il regarda au nord une bandelette de culture verte, large de quelques centaines de mètres, qui se déroulait comme un tapis entre le fleuve et la ligne fauve du désert. Elle s'étendait, en vérité, cette bandelette, à soixante milles devant lui et tout autant derrière. A chaque moitié de mille, une roue hydraulique soulevait en grinçant l'eau bienfaisante jusqu'aux récoltes, au moyen d'un aqueduc en argile. Le caniveau avait environ un pied de large; la levée de terre sur laquelle il courait, au moins cinq pieds de haut, et large en proportion, était la base de cette dernière. Abu Hussein, nommé à tort le Père de la Ruse, buvait à même le fleuve au-dessous de son terrier, et son ombre s'allongeait sous le soleil bas. Il ne pouvait comprendre le cri strident qu'avait poussé le Gouverneur.
Le cheik du village parla des récoltes dont les maîtres de toutes terres devraient tirer revenu; mais les yeux du Gouverneur étaient fixés, entre les oreilles de son cheval, sur le caniveau le plus rapproché.
«On dirait un fossé d'Irlande,» murmura-t-il.
Et il sourit, rêvant à certain talus dont il entrevoyait l'arête de rasoir dans le lointain Kildare.
Encouragé par ce sourire, le cheik continua:
«Lorsque la récolte manque, on est obligé d'opérer un dégrèvement d'impôts. C'est donc une bonne chose, ô Excellence Notre Gouverneur, que vous veniez voir les récoltes qui ont manqué, et constatiez que nous n'avons pas menti.
—Assurément.»
Le Gouverneur ajusta ses rênes. Le cheval partit au petit galop, s'enleva sur le remblai du caniveau, fit au sommet un savant changement de pied, et sautilla en bas dans un nuage de poussière dorée.
Abu Hussein, de son terrier, regardait avec intérêt. Il n'avait jamais encore rien vu de semblable.
«Assurément, répéta le Gouverneur. (Et il revint, accompagné du cheik, par où il était allé.) Il vaut toujours mieux s'assurer par soi-même.»