—Il ne s'agit pas du curé de Chaumussay; il s'agit d'une vieille femme que vous avez dévalisée!

—Si on peut dire! madame Planté! C'est-il bien vous que j'entends me parler comme ça! Mais, je lui aurais corné aux oreilles, à votre vieille tante, que je ne voulais point de ses frusques, elle nous les aurait envoyées par le messager! Voilà ce qu'elle aurait fait, madame Planté! Autrement, elle se serait crue damnée pour son éternité.

—Qu'est-ce que vous me chantez là? C'est vous qui lui avez mis ces idées-là dans la tête!

—Moi! ma bonne chère dame, moi! mais je ne suis rien de rien qu'une malheureuse servante; je n'ai seulement point appris à lire et à écrire: comment donc que j'aurais pu convertir mademoiselle Gillot, qui est d'une famille riche, à des idées qu'elle n'avait pas?… Voyez-vous bien, madame Planté, les paroles de défunt monsieur le curé de Chaumussay sont là: «Madame François, Notre-Seigneur vous en donnera la récompense.» Voilà des paroles. Eh bien! pourquoi c'est-il qu'il a dit ça, monsieur le curé de Chaumussay? C'est parce que le bon Dieu lui a soufflé au moment de mourir: «Madame François t'a donné tout ce qu'elle avait, oui, tout. Elle avait trois mille francs d'économies, et bien placés, en bons billets, à cinq du cent: elle les a mis dans ton ménage.» Oui, madame, c'est comme si je l'avais entendu qui lui soufflait ça! Un peu plus, et ce pauvre monsieur le curé n'aurait jamais rien su de ce que j'avais fait pour lui; non! si ça n'avait pas été le bon Dieu qui est toujours là à fureter dans les coins pour savoir ce qui s'y passe, il serait mort sans m'en avoir seulement dit merci!… Faut point vous tourmenter, madame Planté: s'il y a une récompense pour moi qui ai mis mes trois mille francs dans l'Église, il y en aura une pour mademoiselle Gillot. Mais je vous demande bien pardon, voilà monsieur le curé qui tape sur son verre…

Elle tourna sur les talons et disparut. Félicie demeura abasourdie.
Mais grand'mère et ces demoiselles avaient été touchées du premier
coup par l'accent de vérité qui marquait le discours de madame
François:

—Tu vois, c'est une brave femme.

—Comment! une brave femme? s'écria Félicie; mais vous avez donc perdu le sens commun? Une femme qui s'en va flibuster le bien d'autrui pour faire manger des côtelettes à son curé! Et vous trouvez cela superbe, vous? Est-ce que Notre-Seigneur mangeait des côtelettes, lui? Est-ce qu'il est mort en remerciant sa bonne de l'avoir fait dîner comme un archevêque, lui? Mais, répondez-moi donc! Mais vous ne voyez donc pas qu'elle vous fait tourner en bourriques, vous comme les autres, avec ses paroles du curé de Chaumussay? Je voudrais vous y voir, à défendre votre bien, vous autres! Ah! vous avez de la chance de n'avoir pas le sou!…

Grand'mère et ces demoiselles restaient muettes: on ne répliquait jamais à Félicie. Elle allait et venait à grands pas dans le salon du presbytère. Devant chaque siège, il y avait un tapis de la largeur d'une assiette, composé de petits hexagones de draps multicolores. Elle les déplaçait, et grâce à son goût de l'ordre, les replaçait à mesure, du bout du pied, malgré son emportement.

Soudain, elle s'arrêta devant un bureau d'acajou orné de cuivres opulents. Elle rappelait le chien en arrêt. Elle bondit et toucha le meuble si brusquement qu'une des six tasses à café qu'il portait tomba et se brisa. On sursauta; mais Félicie criait:

—Le bureau du grand-père Gillot!