—Que dites-vous de madame Letermillé?
—Mais… très jolie!
On trouva l'oncle Goislard assis à table avant ses hôtes, car il n'aimait pas qu'on le vît marcher avec ses béquilles. Pour passer le temps, il avait fait appeler la petite bonne de madame Letermillé, et il lui demandait son nom en lui appuyant le doigt au menton, ce qui répandit un froid durant quelques minutes. Mais lui, mis en humeur par un minois agréable, entama des histoires de jeunesse. Grand'père Fantin souriait avec indulgence en attendant le moment de placer quelqu'une des siennes qu'il jugeait plus intéressantes.
L'oncle Goislard était né en pleine Terreur, à Saumur, dans une maison située sur la place où fonctionnait la guillotine. Il disait, entre deux cuillerées de potage:
—J'ai tété ma nourrice pendant qu'elle regardait tomber les têtes.
Par la fenêtre, il avait vu Napoléon, au retour de la guerre d'Espagne:
—Un petit homme vêtu de drap de billard, avec une figure taillée dans du navet.
Il tint un moment sa cuiller en l'air; il se ramassa sur lui-même, fit de gros yeux, de grosses joues, et devint rouge, pour lâcher de nous redonner, dans sa bouche, le tonnerre de trois mille gorges hurlant à la fois: «Vive l'Empereur!»
—Mon bon oncle, dit madame Leduc, pourrez-vous bien jamais après cela crier: «Vive la République»?
—Voilà quarante-trois ans que je suis maire: comme homme public, j'engage chaque année les enfants des écoles à applaudir le gouvernement…