Un de ces jours moroses, nous entendîmes le sifflement de la soie dans le porte-parapluie, suivi d'un petit choc du bout plombé contre la cuvette de fonte, et mon père entra, à l'heure où il avait coutume de se rendre chez M. Clérambourg.

—Ah! dit-il, j'avais oublié de vous prévenir que je ne dînerai pas ce soir à la maison.

Grand'mère releva ses lunettes sur son front.

—Oui, je ne trouve plus de raison plausible de me dérober, surtout alors qu'il s'agit d'un dîner tout à fait sans cérémonie.

—Chez Clérambourg?

—Mais non: chez les Pope.

—Comment! chez les Pope? Vous dînez sans cérémonie chez les Pope!
Mais, vous n'avez seulement pas dit que vous fréquentiez ces gens-là!

—«Ces gens-là… ces gens-là!…» Mais aussi vous êtes tellement difficile… Et puis, d'ailleurs, peu importe! Je connais «ces gens-là», et c'est chez eux que je vais.

Grand'mère, qui tenait son ouvrage à la main, lâcha tout: ses ciseaux tombèrent et se fichèrent par la pointe dans le parquet. Elle ôta ses lunettes, les plia machinalement, et tâtonna sur un guéridon pour y chercher l'étui. Sa tête était agitée d'un petit tremblement; elle regardait, droit devant elle, le bouton brillant de la porte d'entrée. Mon père, debout, regardait dans la cour. Il n'y eut plus un mot. C'est ce qui était le plus effrayant.

Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi. On attendait le coup de tonnerre. Mon père fit claquer plusieurs fois ses doigts, puis il éleva les deux poings fermés à la hauteur des oreilles, en découvrant les dents canines. Je crus qu'il allait défoncer les vitres. Certainement, il voulait battre ou briser. Il était poussé à bout. Il y avait quelque chose qu'il ne pouvait plus supporter. Il dit seulement, en abaissant les poings: