Dorénavant, Félicie me prit fréquemment la main, au pied de son lit, ou sur ses genoux quand on l'asseyait dans le fauteuil. Et elle me parlait de Courance:
—Ton père, ta grand'mère, tes oncles, tes tantes, c'est très bien, disait-elle, mais regarde cette terre-là: c'est elle qui les fera vivre tous.
Elle achevait parfois ses phrases entre ses dents, soit parce que la douleur lui poignardait l'estomac, soit parce qu'elle les jugeait au-dessus de mon âge. J'entendais souvent:
—On n'y touchera pas! Non, non! pas une motte de terre!…
Je restais des heures avec elle, un grand livre ouvert, près de la fenêtre. Le temps se maintenait au beau; c'était la splendide sérénité de septembre. On apercevait jusqu'à la ligne sinueuse des peupliers dans les prés, et jusqu'aux vignes rouges dont les sarments épamprés, relevés soigneusement autour de l'échalas rigide, faisaient de chaque cep un petit soldat de bronze rangé pour la bataille. À l'extrême droite, autour du caillou gris du dolmen, descendaient les rangs plus clairs des vignes blanches. Sous les noyers des routes, au loin, un homme, haut comme une quille, passait, et l'oeil de Félicie le suivait. D'un champ de chaume s'élevait tout à coup une lourde volée de perdreaux. Devant la maison, Mirabeau, couché dans le sable, les quatre pattes en l'air, se roulait et modulait des vagissements de bonheur. Félicie se dressait; ses narines transparentes battaient, et j'avais peur qu'elle ne se jetât par la fenêtre pour aller embrasser la surface de la terre.
Son mal empira vers la fin du mois. On ne pouvait plus la lever ni la toucher. Le buste était dévoré, les jambes gonflées de vaisseaux douloureux. Elle poussait une petite plainte monotone et continue. Grand'mère défendait sa porte contre Casimir et contre madame Leduc qui voulaient sans cesse lui parler affaires; et cela nous valait des chamailleries, des disputes, étouffées sur le palier, à grands gestes, et qui reprenaient dans l'escalier et dans le corridor pour se prolonger en bourdonnement dans la maison tout entière. Un jour, l'oncle Planté ouvrit la porte de son pavillon, près de l'horloge; il tenait à la main son fouet à manche court, et il cria dans le long boyau sonore:
—N… de D…! allez-vous vous taire!
Ses mots étaient rares. Ceux-ci furent entendus jusques aux communs; et les domestiques les répétèrent longtemps.
Grand'mère nous raconta, le soir, qu'elle avait trouvé l'oncle à la porte de chez sa femme et n'osant frapper; qu'elle l'avait fait entrer, qu'il s'était mis à genoux au pied du lit, et que, sans pouvoir se rien dire,—comme toute leur vie,—Félicie et lui étaient demeurés cinq minutes la main dans la main.
Il ne quittait plus son fouet, car depuis quelque temps son rôle consistait à chasser Pidoux qui, chaque jour, venait s'informer de ce que «la bourgeoise» avait décidé «rapport aux affaires». On avait dû embobeliner de linge le battant de la sonnette, à la porte jaune, à cause des créanciers de Casimir qui ne se privaient plus d'approcher. Ils cognaient contre la porte; ce bruit sinistre, du moins, ne parvenait pas jusqu'à Félicie; et ils déambulaient avec leur débiteur, dissimulés sous la voûte des ormes.