Grand'mère blâmait ceux qui doutaient de sa soeur:

—À vous entendre, en vérité, on la croirait inhumaine; mais depuis quinze ans, vingt ans, qui est-ce donc qui nous a donné la becquée? Elle ne nous laissera pas mourir de faim; elle nous l'a promis; moi, je ne lui demande pas autre chose.

Madame Leduc fut un ferment nouveau au milieu du groupe de ceux que la réserve de Félicie commençait à aigrir. Des conciliabules secrets se reformaient autour d'elle. Grand'père Fantin parlait très haut et accusait Sucre-d'Orge d'être le mauvais conseiller de Félicie. Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, elles-mêmes, étaient assez tapageuses.

Philibert, lui, dessinait des projets pour le monument de sa fille. Sa femme se dépensait sans mot dire. L'oncle Planté abandonnait le jardinage, négligeait Valentine, s'enfermait tout seul, ou errait sur les routes avec Mirabeau. En son absence, Casimir annonça:

—Je vais frapper un grand coup.

—Oh! je t'en supplie, dit sa femme, ne fais rien!

Madame Leduc avait imaginé de nous réunir chaque soir auprès du lit de la malade afin d'y réciter la prière en commun. Elle y joignait une lecture pieuse que l'on écoutait en silence. C'étaient ordinairement de noires méditations où le nom de la mort revenait fréquemment ainsi que le «vanité des vanités» que la lectrice prononçait sur un ton lamentable, et de préférence en latin. Félicie, le nez levé vers le ciel du lit, donnait l'exemple de la patience. Un soir, comme on se retirait, elle me retint par la main et me dit:

—Mon petit, tu es bien jeune pour comprendre les termes bizarres qu'on emploie devant toi; mais tu as de la mémoire et tu te souviendras plus tard de ce que tu auras entendu. Crois-en ta vieille tante qui est tout près d'aller se faire juger par le bon Dieu; ce n'est pas vrai!… tout n'est pas vain. Leur vanitas vanitatum, c'est un charabia de gens qui n'ont jamais été bons à rien. Méfie-toi toujours des grands mots; c'est comme pour les fruits trop poussés: ça n'a aucun goût.

«Rappelle-toi quand nous nous promenions ensemble: tu allais te pencher sur la terre pour distinguer le blé tout petit; quelque temps après, nous l'apercevions de la route; un beau jour il était aussi haut que toi; une autre fois, le vent le couchait comme si les troupeaux s'étaient vautrés dessus, et je me faisais des cheveux blancs! enfin on le voyait battre, au milieu de nuages de poussière, et on comptait le nombre des boisseaux de grain. Est-ce que c'était une plaisanterie? Est-ce que nous avions tort d'épier les brins d'herbe dans les champs, et de nous intéresser à eux, et de croire en eux comme en des amis? Est-ce qu'ils nous ont jamais trompés? Est-ce qu'ils se sont jamais lassés de devenir le pain que Fridolin met au four? Est-ce que ce pain—que mange madame Leduc comme les autres—est une vanité? Et le beau vin qui sent la framboise et que ton oncle Planté regarde à contre-jour, par plaisir, en clignant des yeux? Et nos sapins? Et les souches qui font les flambées d'hiver? Et nos moutons? Et nos bonnes bêtes de vaches? Et les jolis fromages bleus, dont les paysans se nourrissent? Des vanités, sans doute? Imbéciles! Pourquoi ne parlent-ils pas de cela dans leurs prières, au lieu de nous donner la frousse avec leurs histoires apocalyptiques? Moi, mon enfant, je remercie le bon Dieu de m'avoir permis de voir toutes ces vanités-là renaître sous mes yeux, tous les ans, bien régulièrement,—avec des hauts et des bas,—soixante-cinq années bien comptées.

«Retiens ceci: c'est qu'il faut s'attacher à quelque chose et s'y cramponner comme s'il n'y avait rien au monde de plus important; il faut regarder près de soi, et non pas dans les étoiles; autrement, tu feras des mots et point d'ouvrage. Va te coucher, mon petit bonhomme.