Fridolin passait et repassait, à heures fixes, avec des arrosoirs lourds qui faisaient saillir les veines au long des bras tendus. Félicie m'apprenait à côtoyer sans avoir peur les ruches d'abeilles. Nous traversions au pas le bourdonnant village: elle s'arrêtait, comme dans ses fermes, à causer sur le pas des portes des petits chalets de paille; elle parlait avec ces bonnes ouvrières qui la connaissaient et la ménageaient. Puis nous allions, pour elles, jusqu'à la pompe du potager, remplir d'eau deux mortiers à bords plats où elles pouvaient aisément se poser à sec et boire.

Le beau temps nous valait des visites. Un roulement de voiture, hormis le lundi et le mercredi, mettait la maison en émoi. Valentine, les jupes haut troussées, courait jusqu'à mi-chemin de la grille. On la voyait revenir essoufflée, et jetant les noms à tous vents. Alors Félicie allait ou non faire toilette.

Nous reçûmes ainsi la famille Pergeline qui présentait le fiancé de Georgette. C'était un jeune receveur de l'enregistrement, déjà bedonnant, un peu bouffi de figure, frisé et «jouissant d'un teint rose». Mon ancienne amie prétendait autrefois, sur la balançoire, qu'elle n'épouserait jamais qu'un grand garçon pâle, au visage coupé d'une longue moustache noire, ou tout au moins châtain foncé. Elle s'accommodait pourtant de celui-ci. Ils s'asseyaient côte à côte et se touchaient souvent les mains. Ils se regardaient avec des yeux de braise. L'un d'eux commençait à avancer les lèvres en cul-de-poule; était-ce pour rire? Point du tout. De son plus grand sérieux, l'autre répondait par le même signe; et un tout petit bruit de baiser leur échappait. Tout à coup, leurs pensées muettes les faisaient rougir. Au goûter, ils burent et posèrent leurs verres si près l'un de l'autre que le cristal tinta.

C'était la cadette qui se mariait la première. L'aînée dit à ces demoiselles:

—Je comprends, quand on est sur le point de se marier, que l'on se permette des choses plus ou moins convenables; mais ma soeur s'en paie jusque-là!

Elle haussait les épaules:

—Que voulez-vous? maman n'y voit que du feu!

Madame Pergeline décrivait la toilette de la mariée déjà prête, et nous invitait à l'aller voir chez elle, exposée dans la pièce où l'on montrait, l'année précédente, l'uniforme du fils tué à l'ennemi.

—Monsieur votre gendre, dit-elle à grand'mère, nous a fait l'honneur d'y jeter un coup d'oeil, après la signature du contrat. Quel homme distingué!… Il rajeunit.

—C'est ce que nous disions l'autre jour.