—Au moins, es-tu content d'aller à Courance?
Je répondis:
—Oui.
Et je lui aurais fait tant de plaisir en lui disant: «Cela m'ennuie de te quitter!» Mais j'ai pensé à dire cela vingt ans plus tard.
Félicie et mon père m'arrachèrent, et me portèrent jusque sur le palier.
—Et les bijoux? demanda la tante.
—Sacrédié! je les ai oubliés.
Le long du chemin, dans la nuit, je ne songeais qu'au plaisir de coucher à Courance. Cela ne m'était arrivé qu'une fois, un soir qu'il pleuvait trop pour revenir à Beaumont. Et je me rappelais le petit lit, dans la chambre de Valentine Pidoux, qui était chargée de veiller sur moi. Cinq ou six fois elle me réveillait pour me demander si la pluie m'empêchait de dormir. Mais, le matin, par exemple, quel beau soleil, et comme tout était plus grand et plus clair que chez nous! La fenêtre donnait sur des touffes de lilas humides: les grappes fleuries venaient si près, qu'en se penchant on pouvait s'y mouiller la figure. Et, juste au-dessous, on voyait le bonnet blanc et le dos bombé de la Boscotte assise sur une chaise, les pieds sur un tabouret, et ourlant des serviettes. Fridolin chauffait le four; la fumée rousse conservait l'odeur de la flambée de genévriers et de bruyères. La cuisinière, Clarisse, portait sur sa tête des panerées de pâte bien levée, mobile comme une chair grasse. On entendait les coqs, les moineaux, les pigeons, les aboiements du chien Mirabeau, et le beuglement des veaux dans l'étable. Sous le grand marronnier blanc, tout en fleur, il y avait un tas de sable pour jouer, et on savait qu'on pourrait boire du lait frais à plein bol. Enfin, une à une, arrivaient mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, deux vieilles filles jumelles, mes arrière-grand'tantes, grand'mère Fantin et Félicie, qui criaient d'en bas:
—Valentine! Valentine! est-ce que le petit a bien dormi?
Après quoi, on voyait l'oncle Planté, le mari de Félicie, habillé de velours à côtes, gagner la campagne par la petite porte jaune. Il ne comptait guère dans la maison, parce que Félicie lui préférait M. Laballue, un vieil ami qu'on appelait Sucre-d'Orge, à cause de son bon caractère. L'oncle Planté partait, au temps de la chasse, avec son fusil et son chien; battait les landes et les bois, et rentrait le plus souvent bredouille, en jurant comme un charretier. Le reste de l'année, il jardinait, à moins qu'il ne s'enfermât dans un pavillon à lui, où l'on disait qu'il triait des graines. On l'aimait beaucoup en secret, malgré sa rudesse; et ceux qui tenaient à ses faveurs ménageaient Valentine.