En dehors des murs, nous saluons en passant le camp du sultan et sa haute tente fermée. Sous le ciel gris nous nous mettons en route, par ces espèces de sentes irrégulières qu'ont tracées à la longue les piétinements des caravanes. Des teintes tristes partout, accentuant la désolation grandiose de ces abords de la ville. Un brouillard très bas traîne sur l'immense plaine d'orges, infiniment verte, et cette plaine semble aboutir de tous côtés à de l'obscurité confuse, à de l'opacité noire qui monte vers le ciel, et qui est faite de grandes montagnes noyées dans les nuages.
Fez s'éloigne sur ces mêmes fonds sombres, prend ces mêmes aspects sinistres qui nous étaient restés dans la mémoire depuis sa première apparition au matin de notre arrivée. En nous retournant, longtemps nous pouvons voir encore, au pied de ses murailles presque noires, les rangées de petits cônes blancs comme neige qui sont le camp du très saint calife...
Des teintes tristes partout; les passants enveloppés de laine, les chameaux, les ânons, tout ce qui fait le va-et-vient entre les deux villes par ce même et unique sentier a des couleurs terreuses, brunâtres ou grises. Çà et là nous rencontrons de petits campements bédouins, aux tentes également brunes comme la terre, d'où sortent des fumées qui montent tout droit sur le gris foncé des lointains. Et en haut, tout en haut, «l'alouette légère», invisible dans la brume, chante sa chanson matinale, au-dessus des orges vertes, à pleine voix, comme en France.
A la première m'safa, nos amis français nous quittent avec des souhaits de bon voyage, pour rentrera Fez. Et nous continuons, seuls pour plusieurs jours, avec notre petite escorte d'Arabes.
Entre Fez et Mékinez, il y a treize m'safa, c'est-à-dire treize étapes, jalonnées chacune par un puits d'eau buvable, qui s'ouvre, sans le moindre rebord, au milieu des sentiers. On fait généralement la route en deux jours, ou quelquefois en trois, pour les dames du sérail. Mais nous comptons bien arriver ce soir, et même de bonne heure, avec nos mules choisies et toutes fraîches.
Bientôt les champs cultivés finissent. Alors commence une plaine de fenouils, immense, illimitée; fenouils géants d'Afrique, dont les tiges à fleurs ont deux ou trois mètres de haut, sont grandes comme des arbres; on dirait que nous entrons dans une forêt jaune, prolongée de tous côtés, jusqu'à ces lointains obstinément noirs, opaques, emprisonnants, qui sont toujours ces montagnes chargées des mêmes nuages.
Et tout le long des petits sentiers à peine tracés, nous frôlons ces fenouils; ils nous dominent, nous caressent de leurs fraîches feuilles, aussi fines et frisées que les plumes des marabouts; nous sommes enfouis dans leurs réseaux très légers jaunes et verts, nous disparaissons dessous, respirant à l'excès leur odeur.
En l'air continuent de chanter éperdument les alouettes joyeuses, planant haut, invisibles dans le brouillard gris. Et de loin en loin, de lieue en lieue peut-être, un grand palmier isolé se dresse au-dessus de ce bocage uniforme et désert.
Quatre heures durant, nous marchons dans ces fenouils légers. Quelquefois, en avant de nous, dans le sentier toujours enfoui sous ces épaisseurs de fin duvet vert, nous entendons un frôlement qui n'est pas le nôtre, et alors émergent, d'entre les masses de feuilles ténues, des troupeaux qui nous croisent, ou des files de gens en burnous qui viennent de Mékinez, ou des caravanes. Toujours très drôle de croiser des chameaux, surtout dans un lieu étroit: on se figure être encore loin d'eux; loin des hautes pattes, de la masse centrale du corps, que la tête est déjà sur vous, à l'extrémité du cou ondulé qui s'allonge, et cette tête vous dévisage de tout près, avec une expression de dédain ennuyé; ils marquent un temps d'arrêt pour mieux voir, puis, se détournant encore, reprennent leur allure toujours silencieuse et lente. Ils sentent une odeur indéfinissable, douce et fade, qui tient le milieu entre la puanteur et le parfum; ils en laissent une traînée derrière eux, longtemps encore après qu'ils sont passés.