Autour de moi, il n'y a plus ni tapis, ni tentures, plus trace de mon installation éphémère; tout est enlevé, emballé; l'air de vétusté et de délabrement misérable est de nouveau partout.

Il est convenu avec le capitaine H. de V*** que nous devons voyager en burnous, pour moins éveiller l'attention des tribus en passant. Or ma garde-robe indigène n'étant pas extrêmement bien montée, j'ai fait laver hier, en prévision de la route, mes longues chemises flottantes, mes longues faradjias blanches, et elles ont passé la nuit tendues sur ma terrasse, pour sécher.

Je monte les chercher là-haut, au petit jour pâle, m'amusant de ce détail qui m'identifie un instant à l'existence d'un vrai Arabe pauvre en préparatifs de voyage.

Elles sont encore très humides, mes faradjias, me donnant, quand je les mets, une impression de grand froid.

Du haut de mon toit, je puis juger que le temps est gris uniformément, gris tout d'une pièce. Un profond silence, très triste, très solennel, pèse encore à cette heure matinale sur la ville à peine éclairée. Je dis un adieu pour toujours à toutes les terrasses environnantes, qui sont vides et funèbres; un adieu à tous les vieux murs en ruine d'alentour, derrière lesquels mes voisines dorment encore y compris la belle révoltée, dont je ne saurai plus jamais rien.

A cinq heures, ma mule sellée arrive à ma porte, menée par un soldat du sultan. Il fait noir dans la rue profonde. Je dois rejoindre H. de V*** et nos muletiers et nos bagages, à la sortie de la ville, assez loin de chez moi. Pour la dernière fois donc, je chemine dans le dédale des petites rues obscures de Fez, au milieu d'une foule compacte de bœufs (les troupeaux que l'on rentre la nuit de peur des pillards et des bêtes fauves, et que l'on fait sortir dans les pâturages aux premières heures du jour).


Sorti, par les hautes ogives noires, de l'enceinte de Fez-le-Vieux, je longe à présent les remparts antiques de Fez-le-Neuf. Tristesse des hautes murailles, tristesse des fondrières, tristesse des ruines, tout cela s'augmente, ce matin, du demi-jour gris et du silence. Je n'entends autour de moi que le trottinement des troupeaux de bœufs qui m'entourent; leurs naseaux soufflent des buées blanchâtres. Les bergers qui les mènent, capuchon baissé, sont drapés dans des loques grises, terreuses, comme des morts.

Voici les portes sombres du palais; il en sort à la file une centaine d'esclaves noirs, portant sur la tête ces tourelles en sparterie qui recèlent toujours des plats gigantesques, et une odeur de couscouss tout chaud se répand sur leur passage dans l'air frais. C'est qu'aujourd'hui est une grande fête musulmane précédant les jeûnes du ramadan, quelque chose comme notre mardi gras, et il est d'usage à cette occasion-là que le sultan envoie à tous les dignitaires de la ville un plat préparé dans ses cuisines.

Le capitaine H. de V*** est au rendez-vous, à la porte de Fez-le-Neuf, suivi de nos mules, de nos tentes, de notre très petite escorte. Et presque tous nos compagnons de l'ambassade sont là aussi, montés à cheval de bon matin, pour nous reconduire jusque dans la campagne.