La Lhérys n'avait apporté à Londres que ses faux écrins, et bien lui en prit. Les laisser au théâtre eût été un aveu et une imprudence vis-à-vis le public. On ne laisse pas pour onze cent mille francs de diamants, d'émeraudes et de perles dans une loge d'artiste. Pour l'opinion la tragédienne devait avoir tous ses bijoux. C'étaient ses diamants royaux, ses perles fabuleuses et ses émeraudes célèbres que Londres devait évaluer et admirer dans les parures d'Élisabeth et les colliers de Cléopâtre. Nora avait réservé quelques bagues et quelques pendeloques authentiques pour ses soirées dans la gentry anglaise; mais elle ne portait que du faux à la scène. Nora Lhérys était très manégée et très adroite; elle a apporté dans la réclame une intuition naturelle et un doigté acquis, qui ont presque autant fait pour sa réputation que son talent et son génie; et pour entretenir la légende des écrins princiers, tous les soirs, en allant au théâtre Nora emportait, précieusement enfermés à clef dans une valise, ses fausses perles et ses Lère-Cathelain: elle n'eût pas pris plus de précautions pour du vrai. Et, la nuit, après le spectacle, elle les rapportait de même. Ces précautions surexcitaient follement la curiosité et l'opinion publique; mais elles attisaient aussi bien des convoitises.

Un soir que Gaity-Theater avait justement donné Cléopâtre, la tragédienne, son rouge une fois ôté, débarrassée elle-même enfin de ses costumes, s'enveloppait dans un de ces grands manteaux dont elle a lancé la mode et quittait précipitamment le théâtre; son cab l'attendait à la porte. Elle y montait et sa femme de chambre avec elle, porteuse de la valise aux bijoux.

Elle avait justement, ce soir-là, quelques amis à souper.

—Vite, Harry, vite à la maison et prenez par le plus court.

Le trotteur détale, et voici le cab filant à toute vitesse dans la nuit. Nora Lhérys s'était légèrement assoupie—Cléopâtre est un des rôles les plus exténuants du répertoire—et, bercée par le mouvement de la voiture, la tragédienne s'était laissée envahir par la demi-torpeur des détentes nerveuses. Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule de sa femme de chambre et sommeillait; la femme de chambre, demeurée éveillée, ne reconnaissait pas le chemin. Quelle étrange route avait donc prise le cocher! Elle regardait avec stupeur: des haies succédaient à des grands murs de propriétés et, par-dessus les petites clôtures, des grandes prairies s'étendaient à perte de vue, coupées, çà et là, par des files de saules. Ce n'était pas là la banlieue qu'elles habitaient. Et la stupeur de la camériste devenait de l'inquiétude, et cette inquiétude se changeait de seconde en seconde en angoisse grandissante… Et la femme de chambre n'osait pourtant pas réveiller sa maîtresse de peur de l'effrayer. Le cab roulait maintenant en pleine campagne. Tout à coup, il s'arrêtait court. Trois hommes, surgis d'un bouquet d'arbres, étaient à la tête du cheval. Le brusque arrêt et son cahot avaient arraché Nora à sa torpeur. Elle se penchait curieusement en dehors.

—Qu'est-ce qu'il y a, Harry?

On était au carrefour de trois routes, et la lune, qui venait de se lever, éclairait à perte de vue tout un horizon de pâtures et d'enclos. La tragédienne s'avisait seulement des trois hommes debout au milieu du chemin; l'un d'eux avait pris une des lanternes et l'approchait de la tragédienne. L'homme était masqué.

—Ne vous effrayez pas, madame! Nous ne vous voulons aucun mal. Veuillez seulement nous remettre votre valise et vos bijoux.»

Nora est toujours armée. Elle braquait sur l'inconnu le canon de son revolver. L'homme lui avait saisi le poignet et, appuyant sur sa gorge la pointe d'un stylet:

—Allons, pas de manières! Ne nous contraignez pas à employer la force, il y aurait du vilain et, nous vous le répétons, nous ne vous voulons aucun mal. Exécutez-vous, donnez-nous la valise aux bijoux.