—Nora Lhérys n'a-t-elle pas été une fois dévalisée à Londres? demandait Cantho. Il me semblait que les journaux, il y a cinq ou six ans, avaient été remplis d'une arrestation sensationnelle de l'actrice entre Greenwich et Wolwich.

—Oui, j'ai lu cela, je m'en souviens, répondis-je.

En effet, la tragédienne avec son luxe était une proie indiquée pour les bandes organisées de l'autre côté du détroit. Les fabuleux écrins que lui prêtait la légende excitaient bien des convoitises. A New-York, Nora Lhérys, prévenue, avait passé à travers les mailles du complot tendu pour la dépouiller. De tous les joyaux visés, les malfaiteurs n'étaient parvenus qu'à soulever les turquoises de l'actrice, dépouilles opimes de la Russie, une bagatelle de cinquante mille où ces messieurs avaient cru trouver plus d'un million. Nora Lhérys se l'était tenu pour dit. Rentrée à Vienne, elle avait commandé, chez un bijoutier de toute discrétion, les garnitures en faux de ses plus célèbres pièces. C'est à quoi se sont résignées depuis presque toutes les femmes de théâtre. Celles qui ont un écrin respectable en possèdent toutes un double pour les tournées de province et de l'étranger. La plupart du temps même, ce sont des joyaux faux que nous admirons sur la scène; les vrais sont réservés au public des premières et des répétitions générales. Ne croyez pas, d'ailleurs, que ces dames se tirent de toute cette fausse joaillerie à bon compte: rien de plus coûteux que les faux beaux bijoux; les pierres ne sont rien, la monture est tout, et diamants, émeraudes et saphirs faux ne font illusion qu'à l'expresse condition d'être aussi bien montés que les vrais, et il suffit d'avoir passé vingt minutes chez un grand bijoutier pour savoir ce que coûtent les belles montures.

Voilà donc Nora Lhérys à Londres.

C'était en pleine saison, en 1895, je crois; elle donnait alors une série de représentations à Gaity-Theater. Élisabeth d'Angleterre, de Carducci; Lucrèce Borgia et Marie Tudor, de Victor Hugo; la Cléopâtre de Shakespeare et la Joconde de d'Annunzio alternaient chaque soir sur l'affiche. Nora Lhérys a toujours exercé une sorte de fascination sur les Anglais. Sa plastique, qui était alors incomparable, y soulevait autant d'enthousiasme que son génie. Il faut avoir vu la Lhérys descendre, appuyée sur ses esclaves, de la galère de Cléopâtre, au milieu des flabellum, des enseignes et des aigles romaines et la pourpre déployée des étendards, pour comprendre ce qu'a été cette femme. Plus nue que la nudité même dans la transparence brodée d'invraisemblables voiles, les seins fleuris de béryls et la taille pliante sous le poids des joyaux, casquée d'or vert et la face encadrée de ruisselantes pendeloques, avec partout, dans la clarté chatoyante de ses voiles, d'énormes scarabées bleus d'Égypte, un grand lotus érigé dans sa main droite en guise de sceptre, c'était la déesse Isis elle-même. La nonchalance de ce corps de nymphe n'égalait que la profondeur mystérieuse de ses yeux: deux prunelles irradiées et violettes, allumées comme des flammes par la volonté de l'artiste encore plus que par l'artifice des introuvables fards… et la langueur de ses attitudes et l'attirance de ses gestes. C'était la Volupté même qui descendait au-devant d'Antoine, quand, debout sur le praticable figurant les bords du Cydnus, la Lhérys se cambrait, étincelante de pierreries, dans le faste chatoyant de sa cour orientale.

Elle n'était pas moins hallucinante quand, au dernier acte d'Élisabeth, comme tassée par l'âge et par la maladie, devenue, dans un écroulement de chair et d'hermine, une sorte de masse informe et geignante, elle râlait plus qu'elle ne jouait l'agonie de la vieille reine. A la fois boursouflée et hâve avec une face cadavéreuse de vieux pape, elle mimait, comme je ne l'ai jamais vu faire à d'autres, l'angoisse et les affres de la mort, avec en plus le désespoir rageur, le regret exaspéré de la puissance qui va échapper et qu'on ne peut retenir. Oh! la crispation fébrile de ses pauvres mains voulant poser la couronne sur la tête de Norfolk et, à la dernière minute, hésitant et retirant le diadème pour le cacher peureusement dans les plis de son manteau! Dans ce mouvement d'avare, blottie sur elle-même et serrant désespérément l'emblème de la royauté, l'artiste atteignait à une grandeur tragique, que dis-je, à une grandeur humaine plus impressionnante encore que la vision de beauté donnée dans la reine d'Égypte.

La Lhérys dans une Élisabeth d'Angleterre et dans Cléopâtre, inoubliables souvenirs!

Jamais souveraine en voyage ne fut plus acclamée, plus adulée par un peuple étranger que ne le fut, cet été-là, Nora par toute la population de Londres. C'était du délire. Quand elle sortait du théâtre, la foule dételait ses chevaux et se disputait l'honneur de traîner son cab. La police devait protéger les arrivées et les départs de l'actrice. Dans la société on disputait la gloire de l'avoir à déjeuner, à souper; on lui offrait des cachets invraisemblables pour une récitation d'une heure. Les femmes de la cour assiégeaient sa loge.

Un des enthousiastes de Nora n'avait pas permis que la tragédienne descendît à l'hôtel. Très riche, il avait mis à la disposition de l'actrice une maison merveilleusement installée qu'il avait dans la banlieue de Londres, la maison avec les écuries, les chevaux et toute la domesticité. Un grand jardin complétait le domaine: pelouses de velours vert, rouges incendies de géraniums en massifs allumant le clair-obscur de profonds ombrages, tout le décor de luxe des parcs anglais. La tragédienne serait mieux défendue là qu'à l'hôtel contre les indiscrets et les importuns; la distance et puis le personnel stylé de lord Hasting seraient autant de barrières entre elle et les fâcheux. Et la tragédienne avait accepté.

Le domaine était assez loin du théâtre. Le cab de lord Hasting y conduisait Nora tous les soirs; elle en repartait vers sept heures après une légère collation, et y rentrait après le spectacle; elle y avait généralement quelques invités à souper. Le même cab la reconduisait chez elle.