«Je passe tous mes automnes à Venise, une habitude déjà ancienne, et je ne m'étais jamais arrêtée au lac de Garde, le plus grandiose et le plus sauvage pourtant, assure-t-on, non pas que la magie de ses horizons apparue sur la ligne, entre Brescia et Peschiera, ne m'eût depuis longtemps tentée, mais Dezenano, la station du lac, passe pour un endroit si inconfortable! Cette fois, l'obsession des Alpes du Tyrol entrevues et de leurs découpures, on dirait, taillées dans de l'améthyste et de la lazulite, fut la plus forte. Nous décidâmes, la baronne Stourline et moi, de passer deux nuits à Dezenano, le temps de visiter le lac, sinon jusqu'à Riva, jusqu'à Stressa du moins.

«Nous voilà donc parties pour Dezenano; nous avions quitté Milan le matin même, devions déjeuner à Bergame, le temps d'y voir le tombeau du Colleone et la basilique, pour en repartir après dîner et arriver à Dezenano à onze heures.

«Nos gros bagages et nos deux femmes de chambre avaient filé directement sur Venise.

«Je n'avais à la main que mon sac à bijoux et une enveloppe avec mon linge de nuit, ajoutez un nécessaire très complet dont s'était chargée la baronne et qui devait nous servir à toutes deux, quatre mille francs dans un petit portefeuille insinué dans la doublure de mon corsage, la baronne autant dans la doublure du sien et une lettre de change de dix mille sur les banques de Venise, de Florence et de Rome. Nous voilà donc débarquant à minuit dans une petite gare de campagne enfouie sous les arbres et sans autre habitation qu'une auberge de village éteinte à cette heure de nuit. Nous n'étions guère fières, la baronne et moi, abandonnées avec nos bijoux et nos valeurs dans cette solitude, car nous savions Dezenano à vingt minutes au moins de la station, et le Bædeker, consulté sur les hôtels du pays, n'était guère engageant: Avis partagés, indiquait-il après chaque hôtel; avis partagés, en idiome de guide, c'est l'aveu qu'il n'a pas d'opinion à donner.

«Albergo di Fiori (Auberge des fleurs). Vieil hôtel italien bon, mais modeste. Cuisine italienne. Chambres de trois à cinq francs. Mieux vaut une bonne auberge qu'un mauvais hôtel. Nous décidions pour l'Auberge des fleurs. Mais l'Albergo di Fiori aura-t-elle un omnibus à la gare? Celle de Dezenano domine un assez haut remblai. Nous descendions, la baronne et moi, les vingt-cinq marches d'un escalier de marbre du pays et débouchions sous les grands platanes mouillés d'une allée interminable, car, pour comble, il pleuvait cette nuit-là. Il y avait quatre omnibus à la station. Albergo di Fiori s'étalait en lettres d'or sur la lanterne de l'un d'eux. Un facchino y hissait nos bagages et nous nous installions sur les coussins. Anda! Un coup de fouet, et l'omnibus s'ébranlait au trot de deux chevaux. Vingt minutes en rase campagne, rien que les grands arbres de la route et la pluie, puis un bruit de ferrailles, et nous nous engagions dans les rues de Dezenano, rues caillouteuses et mal pavées, bordées de vieux logis soutenus par des piliers trapus, des files d'arcades basses mal éclairées par de rares lanternes, des placettes désertes, et, sur les places comme dans les rues, personne, personne; toute la ville endormie.

«L'omnibus s'engage enfin sous un grand porche; un immense hangar voûté, on dirait une chapelle désaffectée nous accueille. Une bande de poules s'effare et s'essaime en gloussant dans l'ombre; à la lueur d'une lanterne, que promène devant nous le portier de l'hôtel, des carrioles crottées, une berline hors d'usage, un cabriolet à capote déchirée, de vieux harnais, toute une carrosserie fantôme s'entrevoit dans la nuit; le voisinage du lac s'affirme par une fraîcheur moisie où traînent des relents de poulailler et d'écuries. C'est toute l'incurie italienne aggravée par la détresse de l'heure et l'effroi de la solitude.

«—Mais où sommes-nous? me demande la baronne. C'est une ruine!»

«Cependant le cocher dételle les chevaux. Au son d'une cloche mise en branle par le portier, une espèce de gouvernante apparaît, les pieds nus dans des sabots. Les yeux gros de sommeil, elle achève de nouer les cordons de sa jupe.

«—Pour la nuit? demande-t-elle ahurie.

«—Sans doute, pour coucher une nuit, deux nuits. Cela dépendra.