—O comtesse, voilà un mot qui sent la poudre. Il y a une aventure là-dessous.

—Une aventure… peut-être?

La comtesse Azimoff avait retiré son coude de dessus la nappe; ses prunelles, lentement promenées sur chacun des convives, suggestionnaient à tous les hommes présents l'immédiate idée d'une intrigue possible avec la Moscovite. Un frémissement courut, des moustaches tremblèrent, il y eut de brusques avancées de menton et des palpitations de narines.

La comtesse Nadège avait croisé ses mains sur ses genoux et déployé devant sa nudité les fulgurances ombrées d'un grand éventail de plumes.

—Une aventure, en effet, mais avant, je dois vous prévenir que je suis une libérée de préjugés, les préjugés encore chers à la vieille Europe, et je vais peut-être scandaliser votre pudeur anglaise, milady, et votre cant américain, mon cher Léviston. En ma qualité de Russe je suis une Asiatique, mais une Asiatique affranchie, une espèce d'échappée du sérail, le sérail de toutes les conventions et de toutes les tyrannies. Russe, je suis du pays de tous les servages, mais aussi de toutes les libertés, de celles que l'on conquiert au prix de sa réputation, de sa fortune et parfois de sa vie. Je ne retournerai jamais en Russie; le comte Azimoff y a été compromis comme nihiliste. Mieux que veuve, puisque divorcée, je suis devenue une nomade par la force des choses et par la force aussi de mes instincts. D'une nomade, j'ai pris le goût de la vie aventureuse, l'allure aventureuse aussi, l'habitude des résolutions soudaines et la passion de la liberté. D'une tzigane, en effet, j'ai l'indépendance de pensées, la fantaisie dans les actes, les indulgences qu'on prétend coupables, avec, en plus, une certaine avidité jouisseuse de l'occasion.

Toute l'assistance se regardait; la comtesse continuait sa profession de foi:

—A force d'errer, de ci, de là, le vent des steppes a fini par me fouetter les nerfs et le sang…

—L'instinct, concluait le jeune attaché d'ambassade suédois.

—Cet été, donc, j'étais sur les lacs italiens. La baronne Stourline, une amie d'enfance retrouvée à Plombières, m'accompagnait. Nous avions commencé par Pallanza, célébré par Barrès, pour finir par Bellagio en brûlant Lugano, raconté par Rosny! la tournée classique enfin, le lac Majeur, Lugano, le lac de Côme.

«Bellagio nous avait retenues pendant quinze jours dans l'enchantement de la villa Serbelloni… Bellagio, on ne raconte pas la mélancolie souriante et la langueur heureuse de ce paradis d'eaux bleues, de cimes et de nuées dans trop de soleil et trop de fleurs; et maintenant, un peu exténuées de quinze jours de nirvana et de songes, nous gagnions à petites journées Vérone et la Vénétie, où nous devions demeurer tout un mois.