Des deux côtés, des montagnes stratifiées, d’un bleu pâle et brumeux, ferment l’horizon. Au Nord-Est, très loin, une autre montagne s’élève peu à peu, rectiligne et puissante. Et je songe avec une nostalgie plus amère à la silhouette toute semblable du Djebel-Moumène, là-bas, à l’horizon rouge de Djenan-ed-Dar.
Dans la brume blanchâtre du matin, le soleil monte et la vallée d’alfa devient plus souriante. Le malaise des premières heures de jeûne se dissipe peu à peu. Je me console en me disant qu’il me reste encore au moins une vingtaine de jours de vie nomade.
Sur cette route de Géryville, nous ne rencontrons que quelques petits bergers accroupis près de touffes d’alfa qu’ils font flamber pour se chauffer. Alors nous mettons pied à terre, car nos pieds s’engourdissent dans les minces bottes en filali rouge, et nos mains se raidissent à ne plus pouvoir tenir les rênes.
Mohammed Naïmi voit que je semble triste et, avec la grande bonhomie des nomades, il commence à me raconter des histoires pour m’égayer.
Bien simples et souvent bien poignantes, les histoires du bon goumier : le départ du pays natal avec les cavaliers Trafi, les regrets et les adieux, les femmes et les gosses qui pleurent, puis des jours et des jours de route dans la monotonie des hamada, tantôt à la poursuite d’insaisissables djiouch, tantôt simplement pour éclairer et escorter les lents convois de chameaux. Mais Naïmi s’étire voluptueusement sous son lourd burnous, et dit avec un sourire à dents très blanches :
— Louange à Dieu ! tout cela est passé, et demain ou après-demain, chacun sera dans sa tente.
Ce qu’il sous-entend bien clairement, c’est le dur célibat, des mois durant, la solitude loin des belles Bédouines au front tatoué. Pourtant Naïmi approche de la cinquantaine et sa barbe grisonne.
Je l’encourage un peu, et il se met à me conter les prouesses amoureuses de sa jeunesse, en termes corrects et voilés, mais avec une flamme rallumée dans ses longs yeux fauves d’oiseau de proie. Pas banales, ces amours nomades, et vraiment faites pour mettre dans ces frustes existences de bergers quelques notes romanesques qui, plus tard, laissent leur empreinte sur toute la physionomie morale des Bédouins, sur leur caractère et leurs attitudes.
Qu’importe qu’elle soit inconsciente, la grande poésie sauvage de leur vie !