A terre, des sacs en laine noire et grise et de lourds tapis du Djebel-Amour s’entassent. Ce sont les chefs du goum des Trafi de Géryville qui remontent du Sud, après quatre mois de fatigues et de dangers. Ce sont aussi mes futurs compagnons de route jusqu’à Géryville. Ils racontent leurs peines, là-bas, dans les hamada désolées ; ils parlent aussi du retour dans leurs tribus, et la joie adoucit leurs rudes visages encore noircis par le soleil ardent du Sud…
La soirée finit en de longs silences las, et je vais me coucher, rêvant au lendemain, à ce long voyage à cheval qui me console un peu de devoir quitter le Sud.
Un grand silence lourd pèse sur le ksar. Quelque part, très loin, au camp des goumiers, un chalumeau bédouin pleure tout doucement. Je l’écoute comme en rêve, longtemps, longtemps.
Le chalumeau se tait, et tout tombe au sommeil. Je m’endors en songeant vaguement à la joie d’être au moins libre et tranquille dans les grandes steppes vides, pour ce retour à Alger que j’aurais tant voulu retarder encore indéfiniment.
HAUTS-PLATEAUX
Vers Géryville
C’est le matin, un matin d’hiver pâle et lumineux avec un soleil doux qui caresse les figuiers et les grenadiers dénudés de la cour, et qui allume des flammes blanches dans les palmes aiguës que la brise froide agite à peine.
Le caïd des Akkerma et son goum sont déjà partis, avant l’aube. Je les rejoindrai le soir seulement, à l’étape.
Enveloppés de grands burnous en poils de chameaux noirs, nous montons à cheval, le vieux goumier Mohammed Naïmi et moi. Nous cheminons en silence, d’abord à travers les jardins, puis dans la vallée tout de suite inculte et déserte où l’alfa roule ses flots grisâtres.
Ce n’est pas gai, ce départ de bon matin, en carême, et l’esprit se replie sur lui-même pour de vagues songeries ternes. Les chevaux, au contraire, s’excitent à l’air frais et s’ébrouent joyeusement. La journée va être longue, sans manger et surtout sans fumer, dans la monotonie de l’interminable vallée.