— Mlle de Vorges, vous êtes ici, en face de Josette, murmura au passage Mme de Maulde.

Toutes deux se trouvaient ainsi aux extrémités de la table et, entre la floraison d’or des mimosas panachés d’œillets roses, Ghislaine aperçut la petite figure brune dont, en vain, elle chercha le regard. La Josette confiante et tendre avait disparu ; c’était la Josette insaisissable qui était assise à cette table. Ghislaine connaissait maintenant trop bien toutes les expressions du jeune visage mobile pour ne pas voir que, de nouveau, l’âme s’était fermée. Et avec une intensité aiguë, elle se sentit étrangère dans ce milieu où elle n’avait nulle attache.

Les conversations se nouaient ; des propos s’échangeaient alertement autour d’elle, et elle les écoutait silencieuse, trop fière pour s’exposer à ce que quelqu’un pût s’étonner de voir l’institutrice causer en égale avec les hôtes de la marquise de Maulde.

Et pourtant, avec Marc de Bresles, elle devait sortir de cette réserve hautaine car il était incapable d’un jugement comme celui qu’elle redoutait, — de la part des femmes surtout. Se tournant vers lui, elle dit, obligeant sa bouche triste à sourire :

— Quelle maussade voisine vous avez en moi, monsieur ! Mais depuis quelques mois j’ai tellement vécu seule, que j’en suis venue un peu, je le crains, à ne plus savoir vivre en société.

— Je vous en prie, mademoiselle, ne vous astreignez pas, pour moi, à l’ennui de causer si vous préférez le silence !

— Le silence ne me dit rien de bon et je ne puis qu’être reconnaissante à ceux qui m’enlèvent à ses tristesses…

Les mots lui étaient échappés. Marc le devina à la façon dont elle s’arrêta court, mordant sa lèvre. Aussi, sans paraître remarquer ce qu’avaient eu ses paroles d’involontairement personnel, il répliqua, avec un sourire qui donnait soudain un charme extrême à son visage un peu dur :

— Ne dites pas de mal du silence, mademoiselle, car je deviens l’un de ses plus fervents adorateurs dès que je me trouve avec certains de mes semblables dont les paroles et les agissements me déroutent. C’est sagesse, peut-être, direz-vous. Faut-il vous confier, mademoiselle, que les mondains qui me traitent couramment de « sauvage », ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes du développement, chaque jour plus sensible, de la sauvagerie chez moi ?… Tout bonnement, parce que rien n’est plus fait pour rendre un individu misanthrope que la comédie qu’ils se jouent perpétuellement les uns aux autres !

— Et cette comédie ne vous amuse pas, bien qu’elle soit parfois d’un… pittoresque incomparable ?