— Parce qu’il paraît que je ne suis pas suffisamment… effacée de tournure et de manières. Ah ! elle peut se tranquilliser ! Lorsque je vais avoir, pendant quelques semaines, joué mon personnage de solliciteuse, je n’aurai plus les allures, regrettables en ma situation, d’une femme du monde indépendante. Je serai devenue, je pense, humble à souhait quand j’aurai subi beaucoup d’interrogatoires comme celui de tantôt !

Un frémissement passait dans sa voix. Mme Dupuis-Béhenne sentit tout ce qu’elle venait de souffrir, et un regret aigu la mordit au cœur d’être impuissante devant l’épreuve qui s’abattait sur cette enfant qu’elle aimait. Instinctivement, elle demanda :

— Ghislaine, n’y aurait-il pas une autre solution ?

— Une autre solution ? Laquelle ? Il n’y en a pas.

— Si ; charmante comme vous l’êtes, vous pouvez vous marier.

— Sans un atome de dot ? Un pareil conte de fées ne s’est pas réalisé tandis que j’étais fille, — très recherchée, c’est vrai ! — du général de Vorges, il ne se réalisera pas maintenant que je suis une orpheline ruinée. Non, mon amie, je ne me marierai pas. Ce n’est pas de ce côté que le salut viendra pour moi. Le seul moyen, peut-être, d’échapper à une situation dépendante, ce serait d’aller m’enfouir comme dame pensionnaire dans quelque pauvre couvent de province où, avec mes misérables quatorze cents francs, je végéterais, ensevelie toute vivante à peu près.

— Oh ! Ghislaine, vous ne feriez pas cela !

— Non, parce qu’un tel sacrifice est au-dessus de mes forces. Je suis jeune, j’ai la pleine possession, grâce à Dieu ! de mon intelligence et de ma santé, j’accepte de lutter puisqu’il le faut, puisque me voici jetée dans cette vie dont la perspective me menaçait depuis si longtemps. Les de Vorges ont toujours été braves. J’espère que je ne serai pas indigne d’eux, si dure que soit la destinée qui m’attend.

Elle avait parlé avec une âpreté douloureuse, sans un geste. Fixement, elle regardait vers le cadre lumineux de la fenêtre où le jour pâle d’hiver filtrait à travers la guipure des rideaux. Mais ses yeux ne voyaient pas le dessin léger de la dentelle, ni la floraison d’or des mimosas épanouis sous la clarté de soleil qui trouait enfin le brouillard.

Mme Dupuis-Béhenne l’avait écoutée, le cœur serré, sachant bien qu’elle disait trop vrai et qu’il n’y avait aucun espoir à lui donner. Elle interrogea :