— Il est permis de s’asseoir, mais non de causer, car voici la musique qui va commencer. Et vous savez, je suis gourmande de recueillement quand je désire écouter !

Lui aussi souriait.

— Ne craignez rien ! Certes le seul désir de ne pas être importun suffirait à me rendre silencieux, mais pour ma propre jouissance aussi, je deviendrai lèvres closes dès que les sons parleront la langue divine. Avez-vous été au dernier concert de Colonne ?… On y a donné des œuvres qui, merveilleusement exécutées, mettent de la folie au cœur, même dans les vieux cœurs comme le mien qui devraient être assagis. Ah ! rien ne fait plus adorablement déraisonner que la musique ! Votre sagesse ne le reconnaît-elle pas, madame, même sans l’avoir expérimenté ?

Ghislaine se mit à rire.

— Ma sagesse est comme moi… Elle adore la musique et, pleine de confiance en elle-même, elle s’accorde sans scrupule le luxe du rêve, quand les sons lui murmurent toutes ces choses que les mots ne sauraient exprimer sans les déflorer…

Il allait répondre. Elle l’arrêta avec un léger sourire, car le violoniste commençait une mélodie chaudement colorée que reprit bientôt la voix de la chanteuse. L’œuvre était originale, — presque trop pour la plupart des oreilles qui l’entendaient ce soir-là ; mais l’exécution en était si parfaite que des applaudissements enthousiastes accueillirent le nom de l’auteur, — un jeune compositeur hongrois, — que la chanteuse jeta comme un cri de triomphe, de sa belle voix de contralto.

Dechartres, qui, près de Ghislaine, avait écouté, tout vibrant d’émotion artistique, se pencha vers elle avec le désir qu’elle eût partagé son impression.

— N’est-ce pas là une véritable œuvre de « jeune » ?… Quelle passion et quelle couleur y a mises ce garçon !

Sachant par expérience combien elle le comprenait, il se laissait aller à causer avec elle, l’entraînant dans la vivacité de sa conversation, évocatrice d’impressions, de pensées, de sentiments multiples. Intéressée, elle répondait, l’esprit en éveil, très charmeuse sans le chercher, toute à la jouissance délicate de sentir sa pensée voler haut avec une autre qui l’entraînait souverainement…

Et elle ne s’apercevait pas que, non loin d’elle, adossé à la muraille, Marc de Bresles la regardait et ne la reconnaissait pas… La Ghislaine d’autrefois était habillée de noir, il y avait une infinie mélancolie dans ses yeux, dans son rare sourire… Celle qu’il apercevait maintenant lui semblait une autre, dans l’élégance de sa robe de vieille guipure rousse, fleurie de roses au corsage qui dégageait pleinement les épaules sous l’épaulette de velours noir. La tête très fine avait toujours la même grâce aristocratique, mais l’expression en était autre, — en cette minute, du moins, où Marc revoyait, pour la première fois, la jeune femme. Une flamme gaie dans les yeux, elle causait, souriante, animée, avec cet Étienne Dechartres qui, disaient ses amis eux-mêmes, souhaitait l’épouser et attendait que, par suite du mariage de Josette, elle se reconnût libre. Si véritablement, ils semblaient créés l’un pour l’autre ! vivant d’une même vie intellectuelle, aimant tous les deux les choses d’art, rapprochés par la communauté de leurs goûts, de leurs idées, de leurs travaux !…