Elle se détourna, rendant la liberté à Josette. Quelqu’un venait la saluer, un intime qui avait entendu ses derniers mots et, très sincère, fit un enthousiaste éloge de la jeune fille. La marquise approuvait souriante, observant Josette avec un plaisir sensible.

— Oui, oui, elle s’est vraiment arrangée d’une façon étonnante… Fillette, elle n’était guère jolie ! Je n’aurais jamais osé espérer qu’elle deviendrait ce qu’elle est… Ah ! la jeunesse ! la jeunesse, mon ami, quelle magicienne ! Voyez comme son charme opère…

Et avec des yeux, au fond desquels il y avait soudain l’amer regret de la femme vieillie — jadis adulée — elle contempla de nouveau sa petite-fille, tout de suite entourée, accueillie par le muet hommage de tous les regards qui saluaient son charme d’aurore. Dans ce salon, il y avait des femmes, des jeunes filles plus absolument jolies, dont les traits pouvaient mieux soutenir la critique… Pas une pourtant ne l’eût fait oublier, car elle possédait une étrange séduction, émanée tout ensemble de la grâce extrême de sa silhouette de petite nymphe souple et fine, de l’éclat de la peau qui avait une blancheur délicate sous les cheveux sombres, capricieusement relevés, mais surtout du sourire de la bouche volontaire et caressante, de la clarté passionnée du regard très jeune où, par instants, apparaissaient des profondeurs imprévues qui en faisaient un vrai regard de femme.

Ayant cette même sobriété de gestes qui caractérisait Ghislaine, elle causait et répondait, allant à tous à travers les salons, parce qu’elle savait combien Mme de Maulde tenait à ce qu’elle remplît de façon impeccable son rôle de fille de la maison. Et elle s’en acquittait avec tant de grâce que personne n’eût pu soupçonner qu’elle avait l’impression d’accomplir un insipide devoir mondain… Personne, sauf Ghislaine dont le sourire l’encourageait et qu’elle remerciait par une rapide caresse du regard, résistant bravement à son instinctif désir de se rapprocher de la jeune femme, afin de ne point l’exposer à la jalouse malveillance de sa grand’mère.

Ghislaine, elle, s’était bien vite réfugiée dans la serre attenante aux salons, et moins envahie. Là, tout en répondant aux saluts qui venaient la découvrir dans sa retraite, elle s’amusait du coup d’œil chatoyant des toilettes de femmes, sous la lumière versée par le calice de grandes fleurs étranges et qui ruisselait en lueurs caressantes sur l’éclat des satins, la blancheur des épaules, sur la mousse légère des chevelures où luisaient des éclairs de diamants.

Trouant la rumeur des conversations, montaient les notes éparses des instruments qu’accordaient les musiciens, violoniste et violoncelliste ; debout, près du piano à queue, se tenait la chanteuse, une artiste très connue…

Les hommes se massaient dans les embrasures. Ghislaine les effleura du regard. Elle cherchait si, dans leur foule, elle allait reconnaître Marc de Bresles… Elle savait qu’il devait venir et ce serait la première fois qu’elle le reverrait. Il s’était présenté chez elle un jour où elle était sortie et, n’allant guère chez Mme de Maulde, elle n’avait pas eu encore l’occasion de l’y rencontrer, comme le faisait souvent Josette.

Mais, sans doute, il n’était pas encore arrivé. Autrement, il fût venu la saluer, ainsi que le faisaient tous ses amis et même des indifférents, admirateurs de son talent d’écrivain… Vers elle, venait Étienne Dechartres, le critique d’art dont une minute auparavant elle avait aperçu, dans la phalange masculine, la tête pensive, les yeux d’observateur pénétrant, sceptique et dilettante…

— Est-il permis, madame, de s’asseoir près de vous ?

Il demandait cela, tout en s’inclinant très bas sur la main qu’elle lui donnait, avec un sourire.