Marc eut un léger haussement d’épaules, un peu impatient :
— Mon cher ami, en toute simplicité d’âme, je vous avoue que, en effet, je n’aurais eu aucun goût pour accepter une fortune que son possesseur, vivant, semblait décidé à me refuser. Mais heureusement, je n’ai rien eu à démêler avec mes scrupules ! Mon digne oncle, après m’avoir traité comme le dernier des drôles parce que je prétendais gagner mon pain ainsi qu’un misérable prolétaire, a jugé, sans doute, sur le tard, que à tout péché miséricorde ! Et il a fait de moi une façon de millionnaire, possesseur de plusieurs châteaux, tout comme le marquis de Carabas, l’un entre autres à Arques…
— D’où votre présence ici, je comprends.
— Oui, le notaire m’a averti que cette propriété d’Arques y nécessitait ma présence pour la vente de terres qui en dépendent… Et je me suis exécuté. Depuis mon arrivée, hier soir, je joue bravement mon rôle de châtelain, mais cette après-midi, je n’y tenais plus et je me suis échappé pour venir voir ma vieille amie la mer…
— Que vous trouverez en pleine révolte !
Marc enveloppa d’un regard ravi l’horizon tourmenté. Puis il sourit un peu, aspirant à pleines lèvres l’âpre souffle du vent.
— Je l’aime ainsi… Sans doute, parce que depuis ma plus tendre enfance je me suis moi-même entendu, bien des fois, traiter de révolté ! Dites-moi, vous êtes ici pour la « grande semaine » ?
— Du tout, nous passons la saison à Dieppe. Ma femme s’y plaît beaucoup, car elle y retrouve tout son cercle. Vous y rencontrerez vous-même bien des visages connus ! La marquise de Maulde, pour ne parler que d’elle, y est avec sa petite-fille. Elle a une villa sur la route de Pourville.
Marc n’entendit même pas cette dernière phrase, l’âme soudain bouleversée par l’impérieuse résurrection du passé… Un passé que sa volonté, autant que les circonstances, semblait pourtant avoir aboli dans son souvenir, passé mort en ce jour d’automne où il était sorti de l’hôtel de Maulde, après avoir reçu l’adieu de Ghislaine de Moraines qu’il sentait perdue pour lui, toute au devoir imprévu qu’elle acceptait entier… Et dès lors, de toute énergie, il s’était appliqué à oublier le rêve fini, pour n’être plus qu’un homme d’action, vivant dans l’heure présente faite de difficultés, de périls audacieusement surmontés.
L’élan qui, autrefois, l’entraînait vers Ghislaine de Vorges avait été brisé, — irréparablement, semblait-il, — par son mariage avec le comte de Moraines. Mais cependant, il ne pouvait entendre parler d’elle comme d’une étrangère, et les paroles de M. de Gannes, tout à coup, l’évoquaient pour lui avec son charme mélancolique, ses yeux profonds, son sourire pensif et très doux… Machinalement, il répéta :