Les mots avaient dû lui échapper avant que sa volonté eût pu les retenir, car ses lèvres se contractèrent violemment, trop tard pour arrêter ces vaines paroles. Comme si Mme Dupuis-Béhenne se sentait prise en faute, elle dit hâtivement :

— Je vous assure, Marc, que, quand nous sommes arrivés à Jouventeuil, mon mari et moi, appelés par une dépêche de Ghislaine, qu’elle nous a fait part de l’étrange désir de M. de Moraines auquel il s’attachait violemment dans sa fièvre, et dont elle était bouleversée, nous lui avons dit… Ah ! tout ce qu’il y avait à dire !… tout ce qu’elle savait aussi bien que nous… Et justement, pour cela, elle était épouvantée de consentir…

— De consentir ?… Mais pourquoi consentir ?… Car, enfin, elle n’aimait pas de Moraines !

Une personne plus observatrice que Mme Dupuis-Béhenne eût été frappée de l’accent dont Marc avait dit ces derniers mots, d’un accent où il semblait y avoir tout ensemble, de la colère, un doute, et aussi une question anxieuse, une prière de recevoir une certitude.

Mais elle ne s’en aperçut pas, et dit simplement :

— Non Ghislaine n’aimait pas le comte de Moraines. Elle avait seulement pour lui de la sympathie, elle le jugeait très bon, très intelligent, absolument de son monde, et elle était touchée de la délicatesse qu’il avait toujours apportée dans ses moindres rapports avec elle, de ses égards, de ses attentions pour lui rendre aussi agréable que possible le séjour de l’hôtel de Maulde. Peut-être sachant combien il l’aimait, elle se serait attachée à lui… Mais c’est uniquement par compassion, par générosité qu’elle a accepté ce mariage qu’il voulait, comme veut un homme qui a conscience que les heures lui sont comptées, qui veut désespérément sans voir ni difficultés ni impossibilités… Un mariage auquel il a tenu surtout quand il a eu la certitude qu’il était irrévocablement perdu — comme, paraît-il, d’ailleurs, il en avait eu le pressentiment dès le moment où il a été atteint !

— Et personne n’a pu lui faire comprendre qu’il voulait une vraie folie ?

— M. de Gannes et mon mari lui ont parlé… Mais, dans l’état où il était, il n’avait plus sa lucidité de jugement…

— Et Mme de Maulde, elle aussi, a simplement accepté ce mariage inouï ?

— Marc, elle n’a eu guère le loisir de la réflexion ni de la résistance… Et puis, elle était bien trop abattue pour s’opposer à quelque chose ; elle avait la tête perdue comme nous tous, et elle se sentait vaincue par les événements qui se précipitaient sans nous donner le temps de nous reconnaître… M. de Moraines l’a fait appeler. Il lui a dit que, depuis plusieurs mois déjà, il souhaitait épouser Ghislaine… Qu’il avait attendu toujours, redoutant un refus qui éloignerait peut-être notre amie de sa fille, mais qu’il ne voulait pas mourir sans que ce mariage fût accompli, si Ghislaine y consentait…