—Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.
—Avec ton talent!
—Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi.
—Les journaux parlaient de tes succès là-bas.
—Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire était mauvaise.
—Et alors?
—J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada; et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain pour la lutte.
—Et que veux-tu faire?
—Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants.
—Et le levier?