Je rentre à la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien. Mon père m'ouvre la porte.

--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures...

Je vois venir une réprimande--autre chose peut-être.--Je me tire de ce mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements. Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai vu--même un peu plus.--Lorsque je déclare que j'ai vu des prisonniers français, Catherine pleure à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon père s'indigne fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la Marseillaise.

--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnaît bien là l'esprit teuton!

Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je profite de sa colère pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre, mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux le spectacle de tout à l'heure et je ne puis penser à autre chose.

J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fenêtre, tout doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mètres, devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien à cheval est arrêté. Il parle avec une personne qui se trouve à l'intérieur, mais je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau à la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute, qu'il ne possède pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un signe bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, part en courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en examinant les maisons du voisinage.

Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant, essoufflé. Il tend au Prussien, en se découvrant, une chose enveloppée dans du papier. C'est un énorme cigare. L'officier l'allume, paye et s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne, bien doucement, pour qu'il n'entende rien.

J'ai envie de descendre pour raconter à mon père ce que je viens de voir; mais il m'a formellement défendu d'ouvrir les contrevents et il me gronderait certainement. Je suis forcé de garder ça pour moi. C'est dommage. Ah! ce fameux M. Legros!


Le soir, le garçon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris qu'un régiment prussien faisait boire ses chevaux à l'usine à gaz, dans les bassins. Il paraît aussi que les Prussiens ont allumé des feux de bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et qu'ils se préparent à passer la nuit à la belle étoile.