—Le peuple vaut mieux que la noblesse, parce que la noblesse l'écrase et qu'il le souffre! Mais il ne le souffrira peut-être pas toujours. Enfin, il faut que vous le sachiez; vous voyez bien ces étoiles? Elles ne changeront pas, elles seront à la même place et verseront autant de feu dans dix mille ans qu'aujourd'hui; mais, avant cent ans, avant moins peut-être, il y aura bien des changements sur la terre. Croyez-en un homme qui pense à la vérité et qui ne se laisse pas égarer par les grands airs des forts. Le pauvre a assez souffert; il se tournera contre le riche, et les châteaux tomberont, et les terres seront dépecées. Je ne verrai pas cela, mais vous le verrez; il y aura dix chaumières à la place de ce parc, et dix familles vivront de son revenu. Il n'y aura plus ni valets, ni maîtres, ni vilains, ni seigneurs. Il y aura des nobles qui crieront haut et qui ne céderont qu'à la force, comme eussent fait vos oncles s'ils eussent vécu, comme fera M. de La Marche, malgré ses beaux discours. Il y en aura qui s'exécuteront généreusement comme Edmée, et comme vous, si vous écoutez la sagesse. Et alors il sera bon pour Edmée qu'elle ait pour mari un homme et non pas un brin de muguet. Il sera bon que Bernard Mauprat sache pousser une charrue ou tuer le gibier du bon Dieu, pour nourrir sa famille; car le vieux Patience sera couché sous l'herbe du cimetière et ne pourra rendre à Edmée les services qu'il aura reçus. Ne riez pas de ce que je dis, jeune homme; c'est la voix de Dieu qui dit cela. Voyez le ciel. Les étoiles vivent en paix, et rien ne dérange leur ordre éternel. Les grosses ne mangent pas les petites, et nulle ne se précipite sur ses voisines. Or un temps viendra où le même ordre régnera parmi les hommes. Les méchants seront balayés par le vent du Seigneur. Assurez vos jambes, seigneur Mauprat, afin de rester debout et de soutenir Edmée; c'est Patience qui vous avertit, Patience qui ne vous veut que du bien. Mais il y en aura d'autres qui voudront le mal, et il faut que les bons se fassent forts.
Nous étions arrivés jusqu'à la chaumière de Patience. Il s'était arrêté à la barrière de son petit enclos, et, une main appuyée sur les barreaux, gesticulant de l'autre, il parlait avec énergie. Son regard brillait comme la flamme, son front était baigné de sueur; il y avait en lui quelque chose de puissant comme la parole des vieux prophètes, et la simplicité plus que plébéienne de son accoutrement rehaussait encore la fierté de son geste et l'onction de sa voix. La Révolution française a fait savoir, depuis ce temps, qu'il y avait dans le peuple de fougueuses éloquences et une implacable logique; mais ce que je voyais en ce moment était si neuf pour moi et me fit une telle impression, que mon imagination sans règle et sans frein se laissa entraîner aux terreurs superstitieuses de l'enfance. Il me tendit la main, et j'obéis à cet appel avec plus d'effroi que de sympathie. Le sorcier de la tour Gazeau, suspendant sur ma tête la chouette ensanglantée, venait de repasser devant mes yeux.
[XI]
Lorsque, accablé de lassitude, je m'éveillai le lendemain, tous les incidents de la veille m'apparurent comme un songe. Il me sembla qu'Edmée, en me parlant de devenir ma femme, avait voulu reculer mes espérances indéfiniment par un leurre perfide; et, quant à l'effet des paroles du sorcier, je ne me les rappelais pas sans une profonde humiliation. Quoi qu'il en soit, cet effet était produit. Les émotions de cette journée avaient laissé en moi une trace ineffaçable; je n'étais déjà plus l'homme de la veille, et je ne devais jamais redevenir complètement celui de la Roche-Mauprat.
Il était tard, et j'avais réparé dans la matinée seulement les heures de mon insomnie. Je n'étais pas levé, et déjà j'entendais sur le pavé de la cour résonner le sabot du cheval de M. de La Marche. Tous les jours, il arrivait à cette heure; tous les jours, il voyait Edmée aussitôt que moi, et, ce jour-là même, ce jour où elle avait voulu me persuader de compter sur sa main, il allait poser avant moi son fade baiser sur cette main qui m'appartenait. Cette pensée réveilla tous mes doutes. Comment Edmée souffrait-elle ses assiduités, si elle avait réellement l'intention d'en épouser un autre que lui? Peut-être n'osait-elle pas l'éloigner; peut-être était-ce à moi de le faire. Je ne savais pas les usages du monde où j'entrais. L'instinct me conseillait de m'abandonner à mes impétueuses inspirations, et l'instinct parlait haut.
Je m'habillai à la hâte. J'entrai au salon pâle et en désordre; Edmée était pâle aussi. La matinée était pluvieuse et fraîche. On avait fait du feu dans la vaste cheminée. Étendue dans sa bergère, elle chauffait ses petits pieds en sommeillant. C'était l'attitude nonchalante et transie qu'elle avait eue durant ses jours de maladie. M. de La Marche lisait la gazette à l'autre bout de la chambre. En voyant Edmée brisée plus que moi par les émotions de la veille, je sentis ma colère tomber, et, m'approchant d'elle, je m'assis sans bruit et la regardai avec attendrissement.
—C'est vous, Bernard? me dit-elle sans faire un mouvement et sans ouvrir les yeux.
Elle avait les coudes appuyés sur les bras de son fauteuil et les mains gracieusement entrelacées sous son menton. Les femmes avaient à cette époque et presque en toute saison les bras demi-nus. J'aperçus à celui d'Edmée une petite bande de taffetas d'Angleterre qui me fit battre le cœur. C'était la légère blessure que je lui avais faite la veille contre le grillage de la croisée. Je soulevai doucement la dentelle qui retombait sur son coude, et, enhardi par son demi-sommeil, j'appuyai mes lèvres sur cette chère blessure. M. de La Marche pouvait me voir, et il me voyait en effet, et j'agissais à dessein. Je brûlais d'avoir une querelle avec lui. Edmée tressaillit et devint toute rouge; mais, reprenant aussitôt un air d'enjouement plein d'indolence:
—En vérité, Bernard, me dit-elle, vous êtes galant ce matin comme un abbé de cour. N'auriez-vous pas fait quelque madrigal la nuit dernière?