—Parce qu'elle veut que vous deveniez savant, et vous, vous ne le voulez pas. Ah! si j'avais votre âge, moi, pauvre Patience, et si je pouvais, sans étouffer, me tenir enfermé dans une chambre seulement deux heures par jour, et si tous ceux que je rencontre s'occupaient de m'instruire! si l'on me disait: «Patience, voilà ce qui s'est fait hier; Patience, voilà ce qui se fera demain.» Mais baste! il faut que je trouve tout moi-même, et c'est si long, que je mourrai de vieillesse avant d'avoir trouvé le dixième de ce que je voudrais savoir. Mais écoutez, j'ai encore une raison pour désirer que vous épousiez Edmée.

—Laquelle, bon monsieur Patience?

—C'est que ce La Marche ne lui convient pas. Je le lui ai dit, oui-da! et à lui aussi, et à l'abbé, et à tout le monde. Ce n'est pas un homme, cela. Cela sent bon comme tout un jardin; mais j'aime mieux le moindre brin de serpolet.

—Ma foi! je ne l'aime guère non plus, moi. Mais si ma cousine l'aime, hein! Patience?

—Votre cousine ne l'aime pas. Elle le croit bon, elle le croit véritable; elle se trompe, et il la trompe, et il trompe tout le monde. Je le sais, moi, c'est un homme qui n'a pas de cela (et Patience posait la main sur son cœur). C'est un homme qui dit toujours: «Moi, la vertu! moi, les infortunés! moi, les sages, les amis du genre humain, etc., etc.» Eh bien, moi, Patience, je sais qu'il laisse mourir de faim de pauvres gens à la porte de son château. Je sais que, si on lui disait: «Donne ton château, mange du pain noir, donne tes terres, fais-toi soldat, et il n'y aura plus d'infortunés dans le monde, le genre humain, comme tu dis, sera sauvé», l'homme dirait: «Merci, je suis seigneur de mes terres, et je ne suis pas soûl de mon château.» Oh! je les connais bien, ces faux bons! Quelle différence avec Edmée! Vous ne savez pas cela, vous! Vous l'aimez parce qu'elle est belle comme la marguerite des prés, et moi je l'aime parce qu'elle est bonne comme la lune qui éclaire tout le monde. C'est une fille qui donne tout ce qu'elle a, qui ne porterait pas un joyau, parce qu'avec l'or d'une bague, on peut faire vivre un homme pendant un an. Et, si elle rencontre dans son chemin un petit pied d'enfant blessé, elle ôtera son soulier pour le lui donner et s'en ira pied nu. Et puis, c'est un cœur qui va droit, voyez-vous. Si demain le village de Sainte-Sévère allait la trouver en masse et lui dire: «Demoiselle, c'est assez vivre dans la richesse; donnez-nous ce que vous avez, et travaillez à votre tour.—C'est juste, mes bons enfants», dirait-elle. Et gaiement elle irait mener les troupeaux aux champs! Sa mère était de même; car, voyez-vous, j'ai connu sa mère toute jeune, comme elle est à présent, et la vôtre aussi, da! Et c'était une maîtresse femme, charitable, juste. Et vous en tenez, à ce qu'on dit.

—Hélas! non, répondis-je, saisi d'attendrissement par le discours de Patience. Je ne connais ni la charité ni la justice.

—Vous n'avez pu encore les pratiquer; mais cela est écrit dans votre cœur, je le sais, moi. On dit que je suis sorcier, et je le suis un peu. Je connais un homme tout de suite. Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour sur la fougère de Validé? Vous étiez avec Sylvain; moi, j'étais avec Marcasse. Vous me dîtes qu'un honnête homme vengeait ses querelles lui-même. Et à propos, monsieur Mauprat, si vous n'êtes pas content des excuses que je vous ai faites à la tour Gazeau, il faut le dire. Voyez, il n'y a personne ici, et, tout vieux que je suis, j'ai encore le poignet aussi bon que vous; nous pouvons nous allonger quelques bons coups, c'est le droit de nature; et, quoique je n'approuve pas cela, je ne refuse jamais de donner réparation à qui la demande. Je sais qu'il y a des hommes qui mourraient de chagrin s'ils n'étaient pas vengés, et moi qui vous parle, il m'a fallu plus de cinquante ans pour oublier un affront que j'ai reçu... et, quand j'y pense encore, ma haine pour les nobles se réveille, et je me fais un crime d'avoir pu pardonner dans mon cœur à quelques-uns.

—Je suis pleinement satisfait, maître Patience, et je sens, au contraire, de l'amitié pour vous.

—Ah! c'est que je gratte l'œil qui vous démange! Bonne jeunesse! Allons, Mauprat, du courage. Suivez les conseils de l'abbé, c'est un juste. Tâchez de plaire à votre cousine, c'est une étoile du firmament. Connaissez la vérité; aimez le peuple; détestez ceux qui le détestent; soyez prêt à vous sacrifier pour lui... Écoutez, écoutez! je sais ce que je dis; faites-vous l'ami du peuple.

—Le peuple est-il donc meilleur que la noblesse, Patience? De bonne foi, et puisque vous êtes un sage, dites la vérité.