D'Argères ne sentit rien de semblable au fond de sa pensée. Laure restait dans ses bras, immobile et chaste, mais elle le regardait avec un doux étonnement où n'entrait aucun effroi.
—Elle m'aimera, se dit d'Argères, si elle peut encore aimer; car je l'aime, et, par là, je la mérite. Si elle m'aime, elle croira en moi, elle m'appartiendra.
Dès ce moment, il fut calme. Laure n'avait peut-être pas senti son étreinte, mais elle l'avait remarquée et ne l'avait pas repoussée. Elle était à lui, sinon par l'amour, au moins par l'amitié, puisqu'elle avait foi en lui. Étrangère aux alarmes d'une fausse pudeur, défendue de tout danger auprès d'un homme de bien par la vraie pudeur de l'âme, elle acceptait son intérêt et ses consolations sans les avoir provoqués volontairement. Un sentiment noble, quel qu'il fût, ardent ou fraternel, les unissait donc déjà, grâce aux souveraines révélations des grands instincts. Aucune amertume, aucune feinte réserve, ne pouvait plus trouver place dans leurs relations.
—Allez-vous-en, dit d'Argères à Toinette après qu'elle eut servi le thé. Je veux lui parler.
—Comment! monsieur, dit Toinette effarée, je vous gêne?
—Oui, parce que vous ne me comprendriez pas. Je veux être seul avec elle. Entendez-vous! je le veux.
Elle sortit consternée, se disant qu'elle avait amené le loup dans la bergerie, et retombant dans une de ces alternatives où son caractère, mêlé de poésie et de prose, la jetait sans cesse: oser et trembler.
D'Argères présenta le thé à madame de Monteluz; il la fit asseoir sur le moins mauvais fauteuil qu'il put trouver; il lui mit un coussin sous les pieds, et, s'y agenouillant:
—Faites un grand effort sur vous-même, lui dit-il sans préambule et avec une conviction hardie. Écoutez-moi et répondez-moi.
Toujours étonnée, mais silencieuse, elle lui répondit avec les yeux qu'elle s'y engageait.