Narration.

La soirée était attristée par le vent et la pluie, et les sentiers détrempés rendaient la marche difficile. D'Argères se persuada qu'il n'accompagnait Toinette que par humanité, et ne parut se rendre à aucune des raisons qu'elle employait pour retarder son départ. Quand ils furent à la porte de l'enclos, une sorte de convention tacite les poussa à y entrer ensemble, tout en parlant d'une manière générale de ce qui les intéressait l'un et l'autre. Toinette se garda bien de lui faire observer qu'il franchissait le seuil: il eût pu se raviser. D'Argères n'eut garde de paraître s'apercevoir de sa distraction: il se serait dû à lui-même de ne point faire un pas de plus.

Madame de Monteluz passait les soirées assise sur la terrasse: mais la pluie l'avait fait rentrer. Ils la trouvèrent au salon, sur une chaise de paille, morne, les bras croisés, les yeux fixés à terre; mais elle tressaillit contre son habitude, en se voyant surprise, et, se levant:

—Ah! mes amis, s'écria-t-elle, vous ne m'aviez donc pas abandonnée?

Elle pressa la main de d'Argères d'une main tremblante et glacée, et embrassa Toinette. Deux grosses larmes coulaient lentement sur ses joues.

—Abandonnée! dit Toinette éperdue. Quelle idée avez-vous eue là! Moi, vous abandonner!

—Je ne sais pas, répondit Laure, comme honteuse de son effusion, mais j'ai cru…

Elle étouffa un nouveau tressaillement nerveux, et se rassit brisée.

—Qu'est-ce que vous avez donc cru? lui dit d'Argères, irrésistiblement entraîné à plier les genoux près d'elle et à reprendre ses mains dans les siennes.—Voyons, je vous le disais bien, mademoiselle Muiron, vous avez eu tort de la laisser seule. Elle s'est effrayée de la nuit, de l'isolement, du silence. Elle a eu froid, elle a eu peur.

Et d'Argères, prenant à Toinette le burnous de laine blanche qu'elle apportait, en enveloppa Laure et laissa quelques instants ses bras autour d'elle comme pour la réchauffer. Dans cette amicale étreinte, l'artiste s'aperçut ou ne s'aperçut pas qu'il mettait toute son âme. Il était vaincu par son propre entraînement; il ne songeait plus à interroger le sphinx. Si la vie eût tressailli dans ce marbre, il ne l'eût pas senti, tant il était agité lui-même. Il se trouvait envahi par la passion, mais envahi tout entier, comme le sont les belles natures, qui n'ont pas besoin de dompter leur ivresse, parce que leur amour est tout un respect, tout un culte. Ceux-là seuls qui n'aiment pas complétement craignent de profaner leur idole par quelque audace. Ils sont impurs, puisqu'ils craignent de communiquer l'impureté.