D'ailleurs, l'heure du dîner était venue; et comme, en ce temps-là, je rendais compte des premières représentations dans un journal et versais, tous les Lundis, danaïde littéraire, mon urne de prose dans le puits sans fond du feuilleton, je fis ma toilette tout de suite après le café et me rendis à la Comédie-Française, où l'on reprenait je ne sais quelle comédie de Scribe.
Le premier personnage que j'aperçus de loin, en entrant au foyer du public, ce fut Michel Polanceau.
Debout aux pieds de la statue de Voltaire et entouré d'un groupe de gens communs, qu'à leurs habits de coupe provinciale on devinait députés, il pérorait, mis correctement, rajeuni, malgré ses tempes grisonnantes, transfiguré par le succès,—superbe! Mon Dieu, oui! l'ancien sectaire du café de Lisbonne, qui tenait du «sous-off» par ses moustaches et du pion par ses lunettes, était devenu presque élégant, et à son commencement d'embonpoint majestueux et truffé, on pressentait le ministre de demain.
Je ne pus que le reconnaître d'un coup d'oeil. Le grelottement de la sonnette électrique annonçait le lever du rideau.
Mais à peine fus-je installé dans mon fauteuil, à l'orchestre, qu'un léger rire, venant d'une baignoire voisine, me fit tourner la tête; et là, dans l'ombre cythéréenne de la loge, je distinguai—derrière une belle personne qui a été bien jolie en 62, quand elle appartenait, s'il vous plaît, à un prince royal,—l'austère profil du citoyen Polanceau, lequel gobait une cerise confite que lui offrait en riant la demoiselle.
La toile se leva. Mais ce soir-là, moins que jamais, je ne pus m'intéresser aux amours du jeune premier en sucre et de l'ingénue en robe rose. Je revoyais la table des «politiques» et ce pauvre écervelé d'Agricol buvant l'éloquence à la glace du tribun d'estaminet, et je songeais au coin sinistre du Père-Lachaise où pourrissent, pêle-mêle, les communards du dernier combat, et où Mme Mallet, en haillons de deuil, va parfois déposer une maigre couronne; je l'évoquais surtout dans ma pensée, la lamentable veuve, son paquet de volumes sous l'aisselle, traînant son maladif enfant par les boues de Paris et usant ses vieux gants de solliciteuse à tous les cordons de sonnette; et je croyais encore l'entendre, en parlant de la préface de Polanceau aux poésies de son mari, me dire, de sa voix de fantôme, avec sa pitoyable candeur: «C'était tout ce qu'il pouvait pour nous.»
En effet, le citoyen Polanceau a fait cette préface, et il se croit sans doute très généreux envers la mémoire de son ami... Pouah!