Je jetai un regard sur le titre, imprimé en caractères d'un noir profond sur papier sang de boeuf; il était ainsi libellé: Agricol Mallet. Oeuvres Posthumes, avec une préface de Michel Polanceau, député.
—«Ah!—murmurai-je,—M. Polanceau a fait une préface.»
Dans le groupe républicain du café de Lisbonne, auquel je m'étais jadis mêlé par hasard, moi, littérateur inoffensif, il m'avait toujours déplu, le Polanceau, avec sa tête ronde aux dures moustaches de sous-officier méchant. Parmi cette jeunesse exaltée, lui seul était calme, mais d'un calme chargé de haine: un verre d'eau froide, empoisonnée. Excellent professeur de droit, il avait cependant été refusé à la soutenance de sa thèse de doctorat, à cause des opinions socialistes qu'elle contenait et qu'il défendit énergiquement devant les maîtres. Très brave, il avait déjà tué un homme, dans un duel au pistolet. Par son éloquence bilieuse, faite de logique et d'amertume, il s'imposait comme un chef futur à la table des «politiques»; mais, tandis que ces têtes chaudes rêvaient de combats et de triomphes, lui ne méditait que vengeance. Il dressait d'avance les listes de suspects. A la «prochaine», il faudrait arrêter celui-ci, faire passer celui-là en cour martiale. C'était un de ces révolutionnaires qui, dès que l'émeute éclate, marchent sur la préfecture de police et signent d'abord des mandats d'arrestation; car l'habitude des sociétés secrètes donne ce goût dépravé, et dans tout conspirateur il y a du mouchard. Comme Agricol Mallet, comme plusieurs autres camarades qui devaient tâter du bagne ou de l'exil, Polanceau, lui aussi, s'était jeté dans la Commune; mais, heureux ou habile, il en était sorti en temps opportun, les mains pures de sang, un peu comme celles de Ponce-Pilate. Enfin, nommé député et votant avec l'extrême opposition de gauche, il avait rapidement pris,—ayant, en somme, du mérite, et beaucoup,—une place très importante à la Chambre. Encore une crise ministérielle, et certainement ce serait son tour de tenir la queue de la poêle.
—«Mais oui,—disait la veuve du fédéré, de cette voix brisée qui faisait mal à entendre, M. Polanceau a écrit la préface des poésies posthumes de mon pauvre mari... Dam! c'était tout ce qu'il pouvait pour nous... Vous le savez, il n'est pas bien avec les gens au pouvoir...»
Cependant, j'avais remis à la pauvre femme le prix de ma souscription. Je n'osai faire plus; après tout, elle ne mendiait pas. Puis, comme elle s'était brusquement levée, je la reconduisis en lui adressant quelques paroles de sympathie, et, resté seul, je parcourus le petit livre.
A coup sûr, les frères et amis qui l'auraient acheté de confiance, attirés par le nom de l'auteur et la maculature écarlate, n'en auraient pas eu pour leur argent. Celui qui, dans la vie réelle, avait conduit au feu les hirsutes et farouches combattants de la Commune, ne savait mener, en imagination, que les brebis de la Deshoulières; et, sauf quelques ïambes déclamatoires, mal imités d'Auguste Barbier,—la seule pièce vraiment mauvaise du volume,—on ne trouvait là que des vers printaniers, jolis et frais comme des pâquerettes, écrits par Agricol pour sa jeune femme, auprès du berceau de leur petit enfant. Ils allaient au coeur quand même, bien qu'un peu faiblots, ces poèmes inspirés par la lune de miel, où le nom de la bien-aimée reparaissait à chaque page. Sonnet pour Cécile.—A ma chère Cécile. Le poète y racontait ses uniques et pures amours, gentiment, simplement, avec une pointe de réalisme qui ne déplaisait pas. C'était sa première rencontre avec la jeune fille, dans une soirée bourgeoise à verres d'orgeat; et les regards furtivement échangés sous l'abat-jour, pendant la partie de vingt-et-un; et le premier baiser sur le front, aux jeux innocents. On suivait ainsi l'humble roman. Ils se mariaient, les amoureux, ils se mettaient en ménage et ils s'aimaient, dans leur petit logement au cinquième, en haut de Montmartre, pareils à un couple de chardonnerets en cage chez une ouvrière qui n'a pas toujours de quoi leur acheter du mouron. Bien des fois, le poète l'avouait, on avait remplacé le dessert par un baiser.
En lisant ces gracieuses confidences, on devinait qu'Agricol, «l'irréconciliable», comme on disait alors, avait dû souvent oublier les grands principes et se laisser tout bêtement vivre. Certes! il avait été heureux le soir de l'élection de Rochefort, mais moins que le jour où, se voyant à la tête de quelques économies, il avait pu offrir à sa Cécile l'armoire à glace, ambitieux idéal de toutes les grisettes; et, au retour des chasses aux violettes qu'ils faisaient ensemble dans les bois de Vélizy, au premier printemps, le révolutionnaire ne se fâchait pas, j'en suis sûr, quand sa chère femme, épuisée de fatigue, se laissait tomber dans le grand fauteuil, et, n'ayant pas même la force de se lever pour serrer son modeste chapeau de paille, en coiffait sans façon le buste en plâtre de la République, à portée de sa main, sur la cheminée... Et cette aimable idylle avait fini en mélodrame sanglant! Et ce doux jeune homme, père de famille avant d'être majeur, que les commères du quartier regardaient avec un sourire attendri, quand, se promenant à côté de sa femme,—une enfant presque,—il poussait devant lui la petite voiture où dormait le bébé, ce naïf poète avait commandé une bande d'ivrognes incendiaires et s'était fait tuer pour une loque rouge! N'était-ce pas révoltant? Oh! l'infamie, la bêtise des rages politiques!... Et, les yeux chatouillés de larmes, le coeur battant trop fort, je fermai nerveusement le volume.
Je revis alors la couverture rouge et le nom de Polanceau.
Qu'avait-il pu dire, celui-là, le fanatique, à propos de ces chansons d'oiseau parisien? Qu'avait-il pu y comprendre?
Rien. Un coup d'oeil rapide jeté sur la préface du député radical m'en fournit la preuve. Pas un cri jailli du coeur, pas une ligne ou tremblât l'émotion, mais des phrases ronflantes, où vibrait comme un écho lointain des feux de peloton de la guerre civile. De nouvelles élections étaient proches, et cette tartine, qu'avaient dû reproduire tous les journaux populaires, puait la réclame. De la peau de ce mort, le candidat s'était fait un tambour pour battre la caisse devant son programme. Écoeuré, je jetai le livre.