La campagne, aux alentours de Notre-Dame de Cavimont, apparaissait encombrée de monde. C’était un véritable champ de foire, bariolé de coiffes et de fichus, au milieu desquels des pyramides de chapeaux se trouvaient noyées. De tous les coins s’élevaient des cris, des paroles vives, d’interminables chamaillements.
Tandis que le petit nombre des pèlerins entendait la messe avec dévotion et recueillement, la foule, accourue ici pour se gaver de viandes et de vins, vautrée dans l’herbe, au bord des ruisseaux babillards, ne songeait qu’à découvrir une place commode pour y festiner à l’ombre noire des granits. Quelles contestations, quelles colères, quels bousculements sans pitié! Et, parmi tout ce désordre enragé, les bêtes, effrayées, de braire, de hennir, de se cabrer. Je vis un mulet, oreilles effilées, poil hérissé, queue en panache, passer devant moi rapide comme le vent, et disparaître tout à coup.
Évidemment l’endroit recherché de préférence était la Source ou ses environs immédiats. L’eau chantant sur les cailloux invite doucement à la gaieté; puis quelles délices de boire frais, quand on vient de traverser la plaine sous le soleil! De véritables masses, bruissantes comme des essaims, se précipitaient vers ces parages privilégiés.
J’avais hasardé un pas vers la Source,—peut-être comptais-je y retrouver mes hôtes ailés du matin;—malheureusement, pressé de toutes parts et redoutant d’être entraîné, je dus battre de toutes mes forces en retraite.
Enfin je me retrouvai libre à l’autre extrémité du plateau. C’était l’endroit le plus désert, le plus sauvage du bloc de Cavimont, mais à coup sûr le plus intéressant.
La tradition veut qu’à une époque difficile à préciser,—«dans les siècles,» comme disent nos paysans,—la Sainte Vierge, accompagnée de sainte Anne, sa mère, ait fait des apparitions nombreuses sur le rocher de Cavimont. Elle descendait du ciel tout exprès pour convertir la vallée d’Orb, adonnée en ces temps lointains à toutes les débauches, à toutes les impiétés. La trace des pas de «la sainte Marie» reste encore visible dans le granit, et c’est une croyance enracinée dans nos montagnes que, pour fortifier un enfant faible, malingreux, chétif, il suffit de lui poser les pieds dans ces vestiges sacrés. Du reste, chose singulière et touchante! cette partie du plateau demeure l’objet du respect de tous: c’est le côté de «la sainte Marie,» et il est abandonné sans conteste aux mères et aux enfants.
J’arrivai là juste au moment où allait avoir lieu, sur la pierre nue, la promenade pieuse des bébés. Quatre-vingts mères, peut-être cent, de tout âge, de toute condition, les unes habillées de soie, les autres de simple droguet, se tenaient debout, portant chacune un poupon dans ses bras. Quelques-uns de ces pauvres petits, fatigués sans doute par le voyage, pleuraient; la plupart montraient des minois frais, éveillés et se contentaient de regarder avec de grands yeux étonnés.
La cloche de la chapelle sonna le premier coup de l’Elévation. M. Martin, d’Hérépian, parut, une aumônière de velours rouge à la main, et le pèlerinage «aux pas de la sainte Marie» commença.
Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, rien vu de plus gracieux, de plus charmant que toutes ces mignonnes jambettes rebondies de petites filles, de petits garçons, s’entrecroisant sur le granit et cherchant, sous la direction des mères attentives, les trous où il fallait s’arrêter. Parfois il arrivait que trois pieds aux ongles éclatants comme des feuilles de roses se présentaient pour se «fortifier» ensemble dans la même trace. Alors, le plus énergique repoussait les deux autres avec indignation, et c’étaient des cris accompagnés de larmes. Combien j’en aperçus de ces beaux yeux d’enfants, limpides tout à l’heure comme l’eau de la Source, brouillés maintenant et battus! Les mères, certes, s’interposaient dans ces combats mutins, mais leurs voix étaient rarement écoutées.
—Méchant! méchant! répétait avec orgueil une jeune femme à son fils récalcitrant et batailleur.