—Malgré les gouttes de ce matin, je savais bien que le soleil nous rôtirait les côtes, pétiot, me dit le Frère.
Le soleil, en effet, après avoir lancé quelques lueurs timides, qui s’étaient comme émoussées sur le fond du ciel uniformément blanchâtre et brumeux, venait de paraître derrière le bois du Cros, aux environs de l’ermitage de Saint-Raphaël. Ce n’était pas la roue de métal en fusion qui signale les levers de l’astre aux jours torrides de l’été; c’étaient des flammes moins vives, d’une teinte pâle et que le regard pouvait affronter.
Cependant, à mesure que, laissant bien au-dessous de lui les bouquets de chênes qui couronnent les collines méridionales de la vallée d’Orb, le soleil poursuivait sa route éternelle de l’un vers l’autre horizon, on devinait qu’en dépit de l’hiver d’où il se dégageait à peine, sa jeunesse aurait assez de force pour livrer bataille aux vapeurs accumulées, pour les étreindre, les réduire, les absorber.
Le combat fut engagé coup sur coup, et je ne me souviens pas d’avoir admiré jamais spectacle plus grandiose et plus splendide. Comme s’il répugnait à la boule incandescente de continuer sa marche dans les ténèbres, elle envoya un jet de rayons en vedette pour éclairer sa route. Ces rayons fulgurants piquèrent droit au zénith, et soudain, au milieu des amoncellements, s’ouvrirent de larges voies de lumière. Çà et là, à travers des brèches éclatantes, se déployèrent des espaces bleus, et le vrai ciel apparut par lambeaux dans l’infini.
Mais l’attaque commençait à peine. Bientôt, serrés de près, poussés, refoulés, bousculés par les flots rouges jaillis du globe en pleine ascension, les nuages effarés battirent en retraite et allèrent former, en des coins perdus du firmament, comme d’immenses villes aux contours enchevêtrés et confus. Oh! alors, ce fut le tableau le plus admirable à la fois et le plus saisissant! Maître désormais de son chemin et plus sûr de la portée de ses coups, le soleil, impitoyable comme tous les vainqueurs, voulut battre en brèche les énormes cités aux murs cyclopéens qui venaient de surgir aux marges extrêmes de son empire. Première sommation: il leur dépêcha une flèche de feu qui en dessina nettement les enceintes formidables, les portes colossales, les mille tours crénelées. Les villes, assises sur des blocs incommensurables, étincelèrent comme cuirassées d’or, de gigantesques saphirs, et ne changèrent pas d’attitude.
L’astre jaloux montait toujours, inondant de clartés rutilantes les vastes campagnes de l’azur reconquises, et daignant à peine adresser de vagues reflets aux murailles lointaines qui lui résistaient. Une façon peut-être de leur dire:—«Prenez garde, on ne vous oublie pas.»
Tout à coup une tour démesurée, une tour de Babel qui s’élevait au milieu de ces entassements babyloniens, étincela comme un phare. Des flammes jaillirent par mille crevasses qui se creusèrent à ses flancs; puis elle apparut découronnée de son faîte. Le ciel brûlait. En quelques secondes, l’incendie se propagea de proche en proche sur tous les points, et un univers fut anéanti.
Mais si rien ne faisait plus obstacle au soleil du côté du firmament, que le feu venait de balayer, il n’en était pas ainsi du côté de la terre. Là, les vapeurs épaisses qui nous avaient aveuglés, Barnabé, Baptiste et moi, depuis notre départ de Saint-Michel, semblaient devoir séjourner éternellement. De l’endroit élevé où nous étions parvenus, je voyais ces manières de nuages, rasant le sol, se dérouler mollement en anneaux interminables tout le long de la vallée d’Orb. Non-seulement je n’apercevais pas, dans la plaine peuplée de grands arbres, la cime extrême d’une branche, mais il m’était impossible de retrouver le clocher d’Hérépian, noyé comme tout le bourg dans cette mer aux vagues blanchâtres et lourdes, dentelées d’une écume aussi légère que la fumée.
Aux environs du bois du Cros pourtant, juste à quelque distance de l’ermitage de Barthélemy Pigassou, on eût dit que les brouillards, abordés par des rayons tombant à pic, commençaient à céder le terrain. Je crus distinguer le toit rouge de Saint-Raphaël, et un peu plus bas, à gauche, le pigeonnier à pignon pointu de la grange de M. Lautrec.
Je ne me trompais pas. La chapelle du frère Barthélemy Pigassou et la grange tout entière de M. Lautrec arrivèrent à la lumière, et, avec elles, une énorme portion de la rivière d’Orb, qu’à travers les hauts peupliers restitués, je vis éclater en larges bandes d’argent. La terre si vague, presque indistincte, renaissait à mes yeux avec toutes les richesses de ma plantureuse vallée natale, à mesure que l’astre, imbibant les vapeurs violettes, roses, dorées, les dissipait, les volatilisait, les buvait.