Trois fois Braguibus renouvela ce jeu, et toujours il obtint le même succès, car, à chaque reprise de la romancine qui faisait saillie à son canevas sévère, il voyait tous les visages se tourner vers lui avec l’embarras, l’inquiétude que procure une irrésistible émotion. Le Frère de Saint-Michel lui-même, dompté par une puissance inconnue, regardait le musicien tout ahuri, non-seulement n’osant plus l’interrompre, mais l’encourageant du geste à continuer.
Enfin Jean Maniglier, épuisé sans doute par l’inspiration, s’arrêta. Il essuya son fifre tout fumant, puis l’accrocha de nouveau au bouton luisant de sa veste.
Personne n’osait parler. Simonnet avait les yeux opaques, troublés. Quant à Liette, elle pleurait. La Combale et son mari demeuraient mornes.
—Femme, dit enfin le maire avec un effort, si tu nous donnais une bouteille de vin cuit? Il conviendrait peut-être bien de remercier Jean Maniglier de sa belle musique.
—Tu as raison, mon homme, répondit la vieille avec docilité.
Elle souleva un trousseau de clefs noyé dans les plis de son tablier de cotonnade bleue, en prit une dans sa main et alla ouvrir un placard.
—C’est le vin des accordailles! articula solennellement M. Combal, lequel, ayant reçu la bouteille, la déposa sur la table.
—Vivent les accordailles! s’écrièrent ensemble Barnabé et Braguibus.
Quand les verres furent remplis, M. le maire prit Liette par la main, puis le vieux Garidel en fit autant pour son garçon. Tous quatre ils s’avancèrent à pas comptés vers la Combale.
—Femme, dit le père de Liette, voici notre fille, fais d’elle ce que tu voudras, et que Dieu la protége!