M. le maire les ayant attirées toutes deux, nous reparûmes autour de la table.
Le père Garidel était à ce point bouleversé qu’il ne savait trouver sa chaise. Quant à Simonnet, je fus obligé de le guider: la tête perdue, il s’en allait vers la porte en chancelant.
Cependant Barnabé, incapable de comprendre, par conséquent de partager ces émotions délicieuses, regrettait la gaieté qui avait signalé le commencement du repas. Espérant qu’un peu de musique divertirait agréablement les esprits, il interpella Braguibus:
—Voyons, toi, lui dit-il, depuis ton entrée ici, tu restes sérieux comme un pape. Si tu nous faisais entendre un petit air de ta façon?... En avant deux!
Jean Maniglier était-il un artiste véritable? était-il un de ces êtres à l’âme profonde, enthousiaste, inspirée, capables de faire jaillir d’eux-mêmes l’expression d’une douleur étrangère et de l’imposer à tous par les créations souveraines du génie? Je serais tenté de le croire. Pourquoi Dieu, à tous les échelons de l’humanité, n’aurait-il pas laissé tomber quelqu’une de ces natures vibrantes, pour charmer nos vastes misères et nous dissimuler les laideurs repoussantes de la vie? L’art, qui marche incessamment à la recherche du beau et le réalise parmi les hommes, n’est-il pas un consolateur?
Braguibus n’avait rien des habitudes vulgaires, exubérantes, brutales de l’ermite de Saint-Michel; il était délicat de forme, discret d’esprit, réservé d’attitude. Au lieu de s’abandonner à la chère lie, qui remplissait à la fois la bouche et l’entendement de Barnabé, lui, dès son arrivée chez les Combal, avait dirigé ses yeux, c’est-à-dire ses facultés pensantes et sensitives, vers Simonnet, vers Liette, et n’avait pu les détacher d’eux. Ce joueur de fifre, qui, courant la montagne avec son buis percé de six trous, assistait à tant de fêtes amoureuses, ne se souvenait pas d’avoir été jamais à ce point remué. La simplicité primitive de Simonnet, sa passion puissante et forte comme la nature, mais contenue par une timidité adorable, la mélancolie de Liette, mâtée subitement par l’amour, une pâleur de lis chez une enfant légère et dont le sang s’épanouissait sur les joues en floraison de roses, tout cela lui causait un attendrissement auquel il avait beaucoup de peine à résister. Aussi, plus d’une fois, au lieu de saisir la fourchette, les doigts de Braguibus, se portant à sa veste, cherchèrent-ils le fifre suspendu au bouton de repos. Cet artiste naïf voulait dire ses inquiétudes, son trouble, sa peine, et, d’instinct, ses mains tentaient des efforts pour lui délier sa vraie langue, laquelle était son instrument.
Jean Maniglier préluda sur un rhythme lent, par quelques notes larges et graves qui contrastaient singulièrement avec les ariettes légères, vives, joyeuses, où d’ordinaire il se complaisait.
—Tu vas donc enterrer quelqu’un? lui demanda l’ermite.
Braguibus n’interrompit point son motif, il le poursuivit, mêlant de temps à autre à des intonations profondes les vibrations rudimentaires d’un chant dont le dessin, d’abord obscur et comme enfoui, transparaissait de plus en plus et finissait par s’accuser clairement. Bientôt la mélodie tout entière se dégagea des voiles qui l’enveloppaient et éclata dans son idéale pureté. C’était quelque chose de doux, de mélancolique, de tendre, de douloureux, presque de déchirant, un de ces élans passionnés qui bouleversent les cœurs et mettent des larmes dans les yeux.
A peine le fifre avait-il lancé cette longue suite de soupirs et de sanglots, que, par une habileté incroyable, si l’on songe à l’artiste qui le gouvernait, il se rejetait dans les sons un peu lourds des premières mesures, donnant ainsi plus de relief à la fois et plus de charme à la partie chantante du morceau.