La Combale, peu satisfaite dans le fond, ne cessait de marmotter entre ses dents:

—Mais si ces Garidel ouvrent leur sac si largement devant leurs bouches et les bouches étrangères, le sac verra bientôt la dernière miette passer par-dessus les bords. Que restera-t-il alors? la toile, c’est-à-dire rien, absolument rien... Ah! malheur à ceux qui, dans leur jeunesse, s’oublient à manger le pain tendre; dans les vieux ans, il faudra mordre au pain dur, et on ne pourra pas, parce que nos dents tombent avant que nous soyons tombés... Le proverbe le dit d’ailleurs:—«Après blanc pain, pain bis ou faim...» Miséricorde! et Liette irait faire ménage avec ces gens prodigues, qui ne savent pas qu’un sou est un sou, et qu’un écu, quand nous avons le bonheur de le posséder, nous devons, pour qu’il ne nous échappe, l’enfermer sous trente-six clefs. L’argent, ça roule si vite! c’est tout rond..... Enfin, on mangera leurs poulets, puisque aussi bien ils sont morts à cette heure et rôtis; on boira leur vin, puisque le voilà sorti de la cave; mais pour ma fille...

Liette parut sur le perron.

—Tout le linge est aux armoires, mère, dit-elle.

—Il faut que je recompte les pièces, moi! répondit la vieille, gravissant les degrés.

Simon Garidel faisait encore des façons. M. Combal lui prit le bras, et ils montèrent à leur tour.

Personne ne s’étant occupé de moi, je demeurai seul au bas du perron, l’esprit perplexe, l’âme troublée. Tout à coup la porte de la maison se ferma. Évidemment on ne me voulait pas, on me renvoyait. Je m’assis sur la dernière marche, autant affligé de l’oubli où l’on me laissait, qu’effrayé de la nuit qui s’épaississait à vue d’œil. Déjà je ne distinguais plus les massifs touffus de noisetiers qui, semblables à un courant de verdure, dégringolent du haut de la montagne, accompagnant le ruisseau de Lavernière à travers ses paresseux méandres, bondissant avec lui en cascade de feuillages aux endroits où l’eau se précipite de la cime des rochers, puis le suivant en droite ligne sur une arène paisible jusqu’à la rivière d’Orb.

Que devenir au milieu de ces ténèbres? Aurais-je le courage de remonter vers Saint-Michel, à travers les châtaigneraies désertes et noires? Découvrirais-je seulement le sentier que je devais suivre, perdu dans cette obscurité, dans cette horreur? Ma foi, j’essaierais de frapper à la porte des Combal, ainsi que je l’avais fait le matin.

La peur me poussant comme une main invisible cachée dans les ténèbres, je montai et posai un doigt tremblant sur le loquet.

En ce moment, la voix de Baptiste emplit de ses éclats bruyants, prolongés, la solitude où je sentais mon âme, mon cœur, tout mon être physique et moral se dissoudre en quelque sorte et s’anéantir. Qui sait? peut-être Barnabé venait-il d’entrer dans l’écurie.