Tous les autres réfléchissaient à ce qu’ils venaient d’entendre, et le mauser prenait enfin la parole à son tour.
« Tout ce qui doit arriver arrive, faisait-il. Puisque ces Républicains ont chassé leurs seigneurs et leurs religieux, c’était écrit dans le ciel depuis le commencement des temps : Dieu l’a voulu ! Maintenant, de savoir s’ils reviendront, cela dépend de ce que le Seigneur Dieu voudra ; s’il veut ressusciter les morts, cela dépend de Lui. Mais l’année dernière, comme je regardais travailler mes abeilles, je vis que tout à coup ces petits êtres, doux et même jolis, se mettaient à tomber sur les frelons, à les piquer et à les traîner hors de la ruche. Cela revient tous les ans. Ces frelons font les jeunes et les abeilles les entretiennent tant que la ruche a besoin d’eux ; mais ensuite elles les tuent : c’est quelque chose d’abominable, et pourtant c’est écrit ! — En voyant cela, je pensais à ces Républicains : ils sont en train de tuer leurs frelons ; mais, soyez tranquilles, on ne peut jamais se passer d’eux ; il en reviendra d’autres ; il faudra les remplumer et les nourrir ; après cela les abeilles se fâcheront encore et les tueront par centaines. On croira que tout est fini, mais il en reviendra d’autres… ainsi de suite ; il en faut… il en faut !… »
Le mauser alors hochait la tête, et M. Karolus, s’arrêtant au milieu de la chambre, s’écriait :
« Qu’est-ce que vous appelez frelons ? Les vrais frelons sont les orgueilleux vermisseaux qui se croient capables de tout, et non les seigneurs et les religieux.
— Sauf votre respect, monsieur Richter, faisait le mauser, les frelons sont ceux qui ne veulent rien faire et jouir de tout ; ceux qui, sans rendre aucun service que de bourdonner autour de la reine, veulent qu’on les entretienne grassement. On les entretient, mais finalement, il est écrit qu’on les jette dehors. C’est arrivé mille et mille fois, et cela ne peut manquer d’arriver toujours. Les abeilles travailleuses, pleines d’ordre et d’économie, ne peuvent nourrir des êtres propres à rien. C’est malheureux, c’est triste, mais voilà : quand on fait du miel, on aime à le garder pour soi.
— Vous êtes un jacobin ! s’écriait Karolus indigné.
— Non, au contraire, je suis un bourgeois d’Anstatt, taupier et éleveur d’abeilles ; j’aime mon pays autant que vous ; je me sacrifierais pour lui, peut-être plutôt que vous. Mais je suis bien forcé de dire que les vrais frelons sont ceux qui ne font rien, et que les abeilles sont celles qui travaillent, puisque je l’ai vu cent fois.
— Ah ! s’écriait Karolus Richter, je parierais que Koffel a les mêmes idées que vous ! »
Alors le menuisier répondait en clignant de l’œil :
« Monsieur Karolus, si j’avais le bonheur d’être le petit-fils d’un domestique de Yéri-Péter ou de Salm-Salm, et si j’en avais hérité de grands biens, qui m’entretiendraient dans l’abondance et la paresse, alors je dirais que les frelons sont les travailleurs et les abeilles les fainéants. Mais de la façon dont je suis, j’ai besoin de tout le monde pour vivre, et je ne dis rien. Je me tais. Seulement je pense que chacun devrait obtenir ce qu’il mérite par son travail.