Pauvre oncle Jacob, qu’il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n’y prenait pas même garde ; il lisait avec tant d’attention les nouvelles du jour. Les Républicains envahissaient le Palatinat, ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs, le roi Wilhelm de Prusse et l’empereur Joseph.

Tous les assistants s’étonnaient de leur audace.

M. Richter disait que cela ne pouvait durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu’au dernier.

L’oncle finissait toujours sa lecture par quelque réflexion judicieuse ; tout en repliant la gazette, il disait :

« Louons le Seigneur de vivre au milieu des bois, plutôt que dans les vignobles ; dans la montagne aride, plutôt que dans la plaine féconde. Ces Républicains n’espèrent rien pouvoir happer ici ; voilà ce qui fait notre sécurité, nous pouvons dormir en paix sur les deux oreilles. Mais que d’autres sont exposés à leurs rapines ! Ces gens-là veulent tout par la force ; or, la force n’a jamais rien produit de bon. Ils nous parlent d’amour, d’égalité, de liberté, mais ils n’appliquent point ces principes ; ils se fient à leur bras et non à la justice de leur cause. Avant eux, et bien longtemps, d’autres sont venus pour délivrer le monde ; ceux-là ne frappaient point, ils n’immolaient point, ils périssaient par milliers et furent représentés dans la suite des siècles par l’agneau que les loups dévorent. On aurait cru que de ces hommes il ne devait plus même rester un souvenir ; eh bien ! ils ont conquis le monde ; ils n’ont pas conquis la chair, mais ils ont conquis l’âme du genre humain, et l’âme, c’est tout ! — Pourquoi ceux-ci ne suivent-ils pas le même exemple ? »

Aussitôt Karolus Richter s’écriait d’un air dédaigneux :

« Pourquoi ? C’est parce qu’ils se moquent bien des âmes, et qu’ils envient les puissants de la terre. Et d’abord tous ces Républicains sont des athées, depuis le premier jusqu’au dernier ; ils ne respectent ni le trône ni l’autel ; ils ont renversé des choses établies depuis l’origine des temps ; ils ne veulent plus de noblesse, comme si la noblesse n’était pas l’essence des choses sur la terre et dans le ciel, comme s’il n’était pas reconnu que, parmi les hommes, les uns naissent pour l’esclavage et les autres pour la domination, comme si l’on ne voyait pas cet ordre établi même dans la nature : les mousses sont sous l’herbe, l’herbe sous les buissons, les buissons sous les arbres, et les arbres sous la voûte céleste. De même, les paysans sont sous la bourgeoisie, la bourgeoisie sous la noblesse de robe, la noblesse de robe sous la noblesse d’épée, la noblesse d’épée sous le roi, et le roi sous le pape, représenté par ses cardinaux, ses archevêques et ses évêques. Voilà l’ordre naturel des choses.

« On aura beau faire, jamais un chardon ne pourra s’élever à la hauteur d’un chêne, et jamais un paysan ne pourra tenir le glaive, comme un descendant de l’illustre race des guerriers.

« Ces Républicains ont obtenu quelques succès éphémères, à cause de la surprise qu’ils ont causée à l’univers par leur audace vraiment incroyable et leur absence de sens commun. En niant toutes les doctrines et tous les principes établis, ils ont frappé les gens raisonnables de stupéfaction ; c’est là l’unique cause de ces bouleversements. De même qu’il arrive quelquefois de voir un bœuf et même un taureau s’arrêter tout à coup et s’enfuir à la vue d’un rat qui sort subitement de dessous terre et se dresse devant lui, de même nous voyons nos soldats étonnés et même déroutés par une semblable audace. Mais tout cela ne peut durer longtemps, et la première surprise une fois passée, je suis bien sûr que nos vieux généraux de la guerre de Sept ans battront ce ramassis de va-nu-pieds à plate couture, et qu’il n’en rentrera pas un seul dans leur malheureux pays ! »

Ayant dit cela, M. Karolus rallumait sa pipe et continuait à se promener de long en large, les mains derrière le dos, d’un air satisfait de lui-même.