Oh ! le bon temps ! comme tout était calme, paisible autour de nous ! Comme tout se faisait régulièrement ! Jamais le moindre trouble : le lundi, le mardi, le mercredi, tous les jours de la semaine se suivaient exactement pareils.
Chaque jour on se levait à la même heure, on s’habillait, on s’asseyait devant la bonne soupe à la farine apprêtée par Lisbeth. L’oncle partait à cheval ; moi, j’allais faire des trébuchets et des lacets pour les grives, les moineaux ou les verdiers, selon la saison.
A midi nous étions de retour. On mangeait du lard aux choux, des noudels ou des knœpfels. Puis j’allais pâturer, ou visiter mes lacets, ou bien me baigner dans la Queich quand il faisait chaud.
Le soir, j’avais bon appétit, l’oncle et Lisbeth aussi, et nous louions à table le Seigneur de ses grâces.
Tous les jours, vers la fin du souper, au moment où la nuit grisâtre commençait à s’étendre dans la salle, un pas lourd traversait l’allée, la porte s’ouvrait, et sur le seuil apparaissait un homme trapu, carré, large des épaules, coiffé d’un grand feutre, et qui disait :
« Bonsoir, monsieur le docteur.
— Asseyez-vous, mauser[1], répondait l’oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine. »
[1] Taupier.
Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur l’âtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions. C’était une véritable mine de rat des champs : le nez long, la bouche petite, le menton rentrant, les oreilles droites, quatre poils de moustache jaunes ébouriffés. Sa souquenille de toile grise lui descendait à peine au bas de l’échine ; son grand gilet rouge, aux poches profondes, ballottait sur ses cuisses, et ses énormes souliers, tout jaunes de glèbe, avaient de gros clous qui luisaient sur le devant, en forme de griffes, jusqu’au haut des épaisses semelles.
Le mauser pouvait avoir cinquante ans ; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâtre, et des sourcils blancs à reflets d’or lui tombaient jusque sur le globe de l’œil.