— Oui, à peine.
Et elle se mit à fredonner quelques notes. Puis un léger soupir lui échappa :
— Je ne suis pas comme vous, Thérèse, je ne sais ni agir ni penser. Je ne sais que rêver. On m’a trop gâtée, je crois. Mon frère Gontran et ma tante de Faverges ont écarté de ma route la plus inoffensive épine. A force de bonheur ils ont fait de moi une créature incomplète.
A mesure qu’elle parlait, je sentais la distance qui nous sépare s’agrandir encore, et je la quittai, la laissant à ses rêves d’enfant et comprenant que l’effort que je venais de tenter était inutile, qu’elle n’avait pas besoin de moi, que je ne pouvais payer d’aucune façon la dette que je contractais envers elle.
1er décembre.
Nous avons fait aujourd’hui une grande promenade. C’est la première fois depuis mon arrivée. M. de Hauteville l’a proposée ce matin. Je voulais refuser, il ne m’en a pas laissé le temps.
— Vous devez faire cet effort, a-t-il dit. Il y a des moments dans la vie où il est nécessaire de dire à son cœur : Je veux. Il faut laisser à la vieillesse lassée cette apathie que produit le rude contact du malheur, et appeler à notre aide les forces sans cesse renaissantes de la jeunesse.
Ce petit discours m’a surprise ; je croyais que cet homme ne parlait jamais que de faits accomplis ou à accomplir et qu’il s’embarrassait fort peu des mouvements de l’âme. Me serais-je trompée ?
Le temps était beau. Le grand vent de ces jours derniers avait séché les routes, ce qui rendait la marche facile et presque agréable. Il y avait si longtemps que je vivais renfermée que cette course en plein air et les pâles rayons d’un soleil d’hiver me causèrent une impression de bien-être.
Nous avons suivi la route qui conduit à la maison forestière, où M. de Hauteville devait parler à son garde. Elle est placée sur la hauteur ; pour y arriver, l’on gravit un chemin rocailleux, taillé dans le flanc même de la montagne. Il faisait presque sombre quand nous sommes redescendus ; le brouillard qui s’élevait du fond de la vallée enveloppait le paysage et le cachait à nos yeux. On ne voyait distinctement que la route sur laquelle nous marchions. Nous allions d’un pas rapide, pressés par la nuit tombante ; l’humidité de l’air nous faisait serrer en frissonnant nos manteaux et ramener nos fourrures autour de nos cous. M. de Hauteville marchait en avant, Renée se rapprocha de lui et se suspendit à son bras. Pendant un instant, je les suivis des yeux. Ces deux ombres enlacées descendant rapidement le sentier étroit de la montagne semblaient marcher sur des nuages et prenaient un aspect fantastique. Quelques pas nous séparaient à peine ; pourtant je sentais qu’il y avait entre elles et moi des abîmes impossibles à franchir. Elles étaient le rêve de la vie : j’en étais la réalité froide et sombre. Involontairement je ralentis le pas ; peu à peu leurs silhouettes devinrent moins distinctes et finirent par disparaître entièrement à mes yeux. Ils m’oubliaient ; bientôt à mon tour je ne pensai plus à eux. Je m’assis sur une pierre et regardai autour de moi : le brouillard montait toujours, les pointes des rochers les plus élevés sortaient seules encore des vapeurs blanches. Aucun son humain ne frappait mes oreilles, je n’entendais que le bruit sourd du torrent qui, grossi par les dernières pluies, se précipitait avec violence dans la plaine. Ce lieu sauvage et désolé exerçait sur moi un charme étrange. Il existait entre mon âme et lui une harmonie secrète dont je ressentais toute la force. Je restais là, affaissée, oubliant l’heure qui passait, subissant la sensation à la fois pénible et douce de ce silence et de cette solitude.