Petit Louis rend la seconde photographie à sa mère, après un ultime coup d’œil.
— Oui, fait-il tristement, ce paysage serait bien plus beau sans moi.
Le père ordonne à Hélène rudement :
— Laisse-moi un peu ta place, as-tu le monopole du jour ?
Elle s’écarte docilement. Le vieux ouvre la bouche toute grande ; de l’air frais pénètre en tourbillonnant dans son gosier. Il se jette contre la lumière intense, contre l’été, et un sourire d’entrailles heureuses se fait une place dans sa barbe.
Il avait oublié la rue, il se rend compte que cette voie a été percée en vue de l’événement. Le destin de cette rue, c’est l’entrée des troupes libératrices. La chaussée et les trottoirs se confondent. Les gens vont d’une façade à l’autre. D’en haut, on n’aperçoit pas leurs jambes, à peine distingue-t-on des pieds qui bougent en cadence sous des bustes escamotés. Dans la masse confuse des habitants, les militaires font des taches verdâtres. Le père les examine avidement.
« Tiens, se dit-il, “ils” sont comme ça. » Il imaginait les maquisards à travers les récits de son fils. Il voyait des individus en guenilles, à mines patibulaires et armés d’escopettes, des dévoyés, de la racaille et voilà qu’il tombe sur l’armée française.
Doucement, implacablement, il murmure :
— Armée française…
Une véritable armée avec de vraies armes, de vrais adjudants, des décorations… Avec des cultes centenaires, d’anciennes gloires…