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C'était près de Mâcon que j'ai vu l'accident. Jusqu'à ce jour, il m'avait été donné d'assister à plusieurs spectacles de ce genre, mais jamais ils ne m'avaient intéressé à ce point. Sans doute parce que je ne participais pas à l'existence réelle de la route. Je n'étais qu'un témoin compatissant alors que, désormais, je me sentais solidaire des acteurs obscurs de la grande tragédie routière.
Je venais de traverser une agglomération endormie ; la route sinuait dans la campagne noyée de brume ; on n'y voyait pas à plus de trente mètres ; tout à coup, mon attention a été attirée par une masse insolite sur la gauche. De prime abord, je l'ai prise pour une cabane de cantonniers, puis je me suis aperçu qu'il s'agissait d'un camion à la renverse. C'était un petit cinq tonnes de primeurs, immatriculé dans le Vaucluse. Il avait percuté un arbre, produisant dans le tronc du platane une large et profonde meurtrissure. Je me suis précipité. Le capot avait été arraché et la cabine réduite en miettes. Ça remuait sous la ferraille et j'entendais gémir. J'ai commencé à déblayer. Ce n'était pas facile d'aller repêcher le bonhomme là-dessous. Je n'osais pas tirer à moi les montants du châssis brisé de peur de faire basculer sur le blessé une partie du chargement qui menaçait de s'effondrer par une ouverture béante. Enfin, j'ai pu dégager le conducteur ; il était couvert de sang, un tronçon de l'arbre de direction plongeait dans sa poitrine. J'ai été effrayé de voir qu'il n'avait pas perdu connaissance. Ses yeux exorbités par la souffrance fixaient le ciel avec terreur. Sa bouche clappait à vide. Sa main droite rampait vers le tube qui le poignardait, elle s'agrippait à ses vêtements, mais retombait, impuissante.
Je ne savais que faire.
— Mon pauvre vieux, ai-je balbutié, mon pauvre vieux, dès qu'une voiture passera, je demanderai du secours. Mâcon est proche…
— Enlève ça, a-t-il hoqueté.
Ça, c'était le morceau de volant. J'ai serré les dents et je l'ai arraché d'un geste fou. Le type a poussé un cri étouffé et a vomi une gorgée de sang. Je n'avais pas d'eau sous la main et je n'osais l'abandonner. J'ai coupé une poignée d'herbe mouillée de rosée et la lui ai passée sur le visage, sur les lèvres, comme un linge humide.
— Je vais crever, a-t-il balbutié.
Je lui ai dit :
— Mais non ! d'une voix mal assurée.