J'ai commandé un œuf au lard et une carafe de vin blanc, car le vin blanc pour certains individus (auxquels j'appartiens) est un excitant. La servante m'a souri presque tendrement, ce qui m'a surpris. Ordinairement, les femmes ne prêtent aucune attention à moi. Je me suis regardé dans la glace à trumeau du porte-manteau et j'ai vu avec surprise que j'étais beau, réellement beau.

Le travail m'avait transformé ; mes joues étaient déjà hâlées, mon regard brillait et ma moustache (qu'Hélène m'avait demandé de laisser pousser) était d'un blond ardent ; elle s'harmonisait avec mon visage.

J'ai bu deux cafés filtres et je suis parti.

— A bientôt, m'a dit la jeune fille.

J'ai emporté son sourire avec moi ; il est resté dans le pare-brise comme une fleur ; l'essuie-glace passait et repassait sur lui sans parvenir à l'effacer.

A ma grande surprise, cette nuit-là, j'ai écrasé deux autres hérissons, et le fait devait se reproduire fréquemment par la suite. J'ignore ce qui pousse ces malheureuses bêtes à traverser les routes au moment où passent les voitures ; chaque fois je ne pouvais réprimer un tressaillement de pitié, mais l'accoutumance est mère de l'indifférence et j'ai fini par accepter ces petits drames de la route.

* * *

J'ai roulé toute la nuit sans m'en apercevoir. Rouler est une question de rythme — rythme du paysage qui ondule mollement sous la lune pâle du printemps. Vers trois heures, j'étais dans les environs de Chalon-sur-Saône et je me suis arrêté devant un café de routiers pour y consommer un potage brûlant. A mesure que j'approchais de Saint-Theudère, je devenais fébrile. Revoir Hélène ! En chemin de fer, on finit par créer un envoûtement en se répétant une phrase scandée par le cahotement du train. J'avais besoin de cette sorte d'obsession et je murmurais : « Revoir Hélène, revoir Hélène », patiemment, jusqu'à ce que ces deux mots finissent par s'incorporer dans le bruit du camion, jusqu'à ce qu'ils pénètrent dans ma chair, dans ma pensée. Ç'a été comme du sommeil, mais un sommeil lucide qui ne me gênait pas pour conduire. Je flottais, la fatigue aidant, dans une féerie blonde comme la chevelure d'Hélène.

La Saône m'est apparue au sommet d'une côte. Elle reposait, languide et grise, sur un lit de roseaux figés dans la brume. La route descendait en droite ligne vers la rivière, puis elle tournait brusquement et longeait les berges ; elle ressemblait à un canal bordant un cours d'eau.

Le jour s'est levé à nouveau, et c'était un événement familier mais sans cesse nouveau que cette naissance du monde. Des trains sifflaient derrière les rideaux de peupliers… A ma gauche, je voyais sauter des poissons dans la Saône ; un petit vent matinal ridait la surface de l'eau et agitait les joncs. L'aube a éclos comme un volubilis, aidée par la rivière et le ciel dégagé. Il y avait un immense espoir en suspens dans l'air… Revoir Hélène !