Avant l'hiver, Hélène et moi étions allés faire la sieste, un après-midi, derrière le parc du château, sur ce versant de la colline où la vigne ne pousse pas. Nous étions étendus dans la bruyère et, à force de regarder le ciel sans nuages ni oiseaux, nous avions fini par nous assoupir. Maintenant j'avais l'impression que ce moment-là avait été le plus heureux de mon existence. Toute ma chair fatiguée le regrettait amèrement.
J'avais sommeil à en être malade.
J'ai arrêté le véhicule. Nous nous trouvions presque en travers de la route et un camion de Nice qui voulait nous doubler, après s'être escrimé à me demander le passage à grands renforts de phares-codes, a dû klaxonner puissamment pour me faire recouvrer ma lucidité. Ce tapage a réveillé Maurois plus vite que moi.
Il m'a regardé férocement.
— Vous dormiez ?
J'ai exécuté la manœuvre afin de me ranger en bordure du fossé droit.
— Presque…
Je n'éprouvais pas le besoin de me justifier. Tout me semblait dérisoire et plaisant. La courte fureur de mon patron ne m'atteignait pas. Je n'avais qu'une idée en tête : dormir.
— Je vais prendre votre place…
Seul le sens de ces mots a atteint ma compréhension ; la voix qui les proférait m'était étrangère. J'ai abandonné le volant, j'ai escaladé le bloc moteur, je me suis effondré sur la banquette de droite. J'étais fourbu, j'aurais voulu pouvoir rire d'aise avant de m'endormir…