Il pétrissait sa barbe nerveusement.
— Voyez-vous, a-t-il déclaré en se tournant vers Hélène, votre ami est un homme courageux. Oui, il possède un vrai courage : celui qui se compose de volonté tranquille et d'audace inconsciente. Je l'admire.
— Ça va, toubib, ne me faites pas rougir.
— Demain, a ajouté le vieillard, nous régulariserons la cession de l'auto, je vous remettrai la carte grise, et nous essaierons de vous procurer de l'essence.
— Pas la peine, ai-je protesté, poussé par je ne sais quel sentiment de pudeur. Vous y tenez trop, à votre os, docteur, gardez-le.
— Et si ça me plaît d'accomplir un sacrifice, hein, mon garçon ? Vous pensez peut-être que parce que je suis vieux, je dois me ménager, me dorloter… quelle foutaise ! N'ayez aucun scrupule, en acceptant vous me rendrez service, car vous me donnez l'impression réconfortante que je peux intervenir encore dans ma propre existence, m'engager, me décider….
Nous avons roulé longtemps en silence. L'aube se levait sur la campagne gluante. Des coqs chantaient. Le monde se réveillait ce matin-là dans un grand soupir de bonheur.
— Vous êtes un chic bonhomme, monsieur Thiard, me suis-je exclamé tout à coup. Je pense à la frousse presque voluptueuse que vous m'avez causée le jour où vous avez voulu voir la prétendue blessure d'Hélène. Je n'avais éprouvé ce sentiment qu'une seule fois, pendant la guerre, lorsque les boches nous ont arrêtés, les armes à la main, des copain et moi. C'était sur une route plate. Ils nous ont alignés face à un transformateur pour nous fusiller, parce que c'était la seule chose verticale qui se dressait dans les parages. Je ne comprenais pas que j'allais mourir ; j'éprouvais une sensation d'épouvante à laquelle se mêlait la certitude que tout allait continuer malgré les mitraillettes braquées sur mes reins. Ce mur, que je regardais intensément, m'a donné le besoin d'uriner, je me suis soulagé tranquillement. Figurez-vous que ça a amusé les Allemands. Le lieutenant qui commandait le détachement a dit quelque chose et les boches nous ont laissés là. Ça paraît incroyable et cependant c'est la pure vérité, docteur. Vous comprenez ce qui s'est passé sous le casque de l'officier ?
— Bien sûr, a murmuré le vieillard, c'est même très compréhensible ; votre geste lui a inspiré une notion aiguë de l'humain. Soyez persuadé qu'en vous laissant la vie sauve il n'a pas obéi à un sentiment de pitié ; il s'est simplement soumis à une évidence.
— C'est vrai, a dit Hélène. Et vous avez agi de même en voyant ma tête rasée.