— Je vous prendrai à l'auberge demain. Il faut s'occuper de trouver d'autres pneus et ça ne sera pas chose facile.
A l'heure dite, nous sommes partis, j'escomptais emmener Mathias avec nous mais, au dernier moment, l'adjoint est venu le chercher pour réparer son broyeur qui s'était bloqué. Maurois et moi avons fait nos courses en parlant de l'avenir du service. Il m'a remonté le moral.
— Apprenez à récupérer, m'a-t-il dit, et vous serez toujours vainqueur. Il faut s'huiler l'âme afin que les mesquineries aient moins de prise sur vous. Soyez fort !
Soyez fort !
Maurois avait-il pressenti que j'allais, dès le soir même, avoir l'occasion de mettre en pratique cette exhortation ?
Il m'a déposé au bas du bourg, car il était pressé de rentrer chez lui, sa femme étant alitée.
J'ai donc grimpé la côte à pied. L'automne s'était un peu calmé et la journée s'achevait comme une journée de printemps. Une lune décolorée, vide et inerte comme un médaillon de verre, reposait à l'horizon sur une grève de nuages couleur de sable. La nuit allait commencer d'un instant à l'autre ; on n'attendait plus que les trois coups et déjà les grenouilles des marais accordaient leurs instruments monocordes. Les vaches meuglaient dans les étables en se laissant traire et les chiens, de retour des champs, lapaient dans les auges la nourriture dédaignée par les porcs.
De loin, j'ai aperçu Mathias. Il était assis sur le mur de soutènement de la place. Son attitude accablée, ses yeux privés d'expression m'ont épouvanté. J'ai pressé le pas.
— Salut, vieille bête, tu ressembles à une cariatide.
Il a relevé la tête et m'a regardé avec effroi.