Nous rampions en effet. Le pont craquait comme des jointures.
— Il y a des moments où le temps dure, hein ? a murmuré Mathias avec le coin de la bouche.
Je ne lui ai pas répondu. Il me semblait que le plancher de la passerelle s'inclinait sur la droite. Comme c'était de mon côté, Mathias ne devait pas s'en apercevoir, mais moi je m'en rendais compte, car, placé plus haut que mon compagnon, je découvrais avec un sentiment d'horreur que les deux garde-fous n'étaient pas de niveau.
Maintenant le pont ne craquait plus ; c'est à peine s'il gémissait de temps à autre. Une vibration intermittente, pareille aux convulsions d'un animal foudroyé, le parcourait. Et il semblait que ce pont était quelque chose de frémissant, de vivant, et qu'il mourait, écrasé par notre citerne.
Nous avons atteint le milieu. Le plancher s'est incurvé. Il est devenu étrangement flexible tant que la citerne n'a pas été à son tour au milieu de la passerelle. Puis il s'est encore tendu. Il penchait de plus en plus. Mathias a fini par s'en apercevoir. Il m'a regardé. Son visage avait perdu tout optimisme. La gravité sur la figure de ce titi épouvantait. Et puis il y a eu un craquement sec et notre attelage s'est incliné d'au moins trente degrés. Mathias a coupé le contact. Un silence atroce s'est engouffré en nous comme de l'eau. Il s'est passé plusieurs secondes avant que nous puissions percevoir à nouveau le bruit du vent et de la rivière.
— Cette fois, ai-je murmuré…
— Oui…
— Filons et allons chercher du secours.
Il s'est emporté.
— Du secours, du secours, les pompiers de Bordeaux, hé, c'est à ça que tu penses ? Le temps que nous trouvions un village et dans ce village un téléphone, le temps que les pompelards nouent leur cravate et rappliquent, le matériel sera dans le bouillon.