Au fond, son raisonnement était valable.
— D'accord, alors on risque le paquet ?
— Ça me paraît normal. Tiens, passe-moi le volant.
Je l'ai regardé sans comprendre.
— Tu n'as pas confiance ?
— Il ne s'agit pas de ça, pauvre bazu, seulement j'ai mon idée sur la façon de traverser. Il ne faut pas aller doucement, il faut ramper, glisser là-dessus, sans secousse, comme une limace. Tu piges ?
J'ai enjambé le moteur et me suis assis sur le fauteuil libre. Mathias a débrayé. Il avait les lèvres pincées.
La pluie venait de s'arrêter, chassée par un aigre vent qui grinçait comme une poulie rouillée. Sous nos pieds, la Dordogne grondait. On se serait cru dans un film policier ; au moment où les bruits de la nuit annoncent l'arrivée imminente de l'assassin. Le Fiat tenait presque toute la largeur de la passerelle. Dès qu'il a été engagé sur les planches suspendues, le pont a eu un court frémissement et s'est tendu comme l'échine d'un homme charriant un fardeau trop lourd. Penché par la portière, je surveillais le comportement de la citerne. Jamais elle ne m'avait paru aussi grosse ; elle suivait bien et ne déviait pas de l'axe du tracteur ; il n'y avait pas à craindre qu'elle chasse sur le côté, mais son poids m'épouvantait. Un air glacé, encore mouillé, me fouettait le visage. J'avais le front ruisselant d'eau et de sueur.
— Ça boume ? a questionné Mathias.
— Vas-y !